La Chronique Agora

La « sécurité nationale » nuit en réalité à notre sécurité

Qualcomm

La « sécurité nationale » est un prétexte fallacieux à un protectionnisme dangereux. L’Histoire prouve qu’elle mène sur le sentier de la guerre.

La société de recherches financières Trim Tabs rapporte que les rachats d’actions sont deux fois plus élevés que l’an dernier à la même époque. Les dirigeants des entreprises prennent l’argent de leurs réductions d’impôts pour le distribuer à leurs actionnaires… et à eux-mêmes.

Depuis plusieurs années maintenant, les entreprises sont les plus grosses acheteuses de leurs propres actions.

Le nombre de titres cotés baisse. Le prix des actions augmente. Cette hausse enrichit les actionnaires et aide aussi les dirigeants à atteindre leurs primes de résultat. Leur lobbying porte ses fruits et tout le monde est content.

Mais ne vous attendez pas à ce que ça aide le travailleur moyen… ou l’économie réelle, ou la vraie prospérité du citoyen lambda.

Ne vous attendez pas non plus à ce que les réductions d’impôts « se remboursent elles-mêmes » en rendant les investisseurs plus riches.

Ce n’est pas ainsi que ça fonctionne.

Le véritable progrès économique s’accomplit grâce à des participants libres, qui jouent leur peau et passent des accords gagnant-gagnant avec du véritable argent.
[NDLR : Dans son dernier ouvrage Jouer sa peau – Asymétries cachées dans la vie quotidienne, Nassim Nicholas Taleb montre que les accords réellement gagnant-gagnant supposent un partage équitable du risque.]

Faire du lobbying auprès des autorités pour obtenir des faveurs, des allocations, des protections et des passe-droits n’aide pas.

En attendant, on apprend que l’administration Trump a viré le Secrétaire d’Etat Rex Tillerson, issu du secteur pétrolier, pour le remplacer par un rond-de-cuir du Deep State, Mike Pompeo.

Tillerson aurait traité Trump de « crétin ». Ledit crétin semble avoir eu le dernier mot.

Mais l’intelligence n’a de toute façon pas grand-chose à voir avec ce qui se passe à Washington.

Le président a aussi étouffé dans l’oeuf le plus grand accord de rachat jamais proposé dans le secteur des technos.

Broadcom était sur le point de reprendre Qualcomm. Le président américain a bloqué l’opération, citant des raisons de « sécurité nationale ». Broadcom et Qualcomm sont tous deux dans la même branche d’activité, et tous deux trouvent leurs fournisseurs et leurs talents un peu partout dans le monde.

Sauf que Broadcom, née à l’origine de Hewlett Packard, a installé son siège social à Singapour – ce qui en fait une « entreprise étrangère ». Qualcomm est restée à San Diego. Par conséquent, l’accord est annulé.

Des magouilles dans le marigot

La sécurité nationale a aussi été invoquée pour justifier les barrières commerciales imposées aux importations d’acier et d’aluminium. Les marchés, pour ces deux matières premières, sont vastes et profonds.

Il n’y a pas de raison de penser que la sécurité des Etats-Unis souffrirait si un seul pays les ignorait ; il leur suffirait d’acheter leur acier parmi les dizaines d’autres fournisseurs disponibles.

La sécurité nationale n’a probablement pas grand-chose à voir avec tout ça. Ce sont plutôt de nouveaux deals dans le marigot…

Nous avons déjà montré comment les restrictions commerciales aident certains compères… mais nuisent à tout le reste du monde ou presque.

Le blocage du rachat de Qualcomm par Broadcom montre que la partie était truquée, une fois encore.

Bloomberg :

« Bien avant que Qualcomm Inc. soit confrontée à une OPA hostile de Broadcom Ltd., le fabricant de puces basé à San Diego avait posé les bases pour un soutien de Washington en dépensant bien plus que son rival – à un ratio de près de 100/1.

Qualcomm a dépensé 8,3 millions de dollars en 2017, tandis que Broadcom dépensait 85 000 $, selon les publications fédérales sur le lobbying. Qualcomm a révélé avoir dépensé sur des secteurs comme l’immigration, le commerce international, les impôts et les lois anti-trust, entre autres choses, montrant de quelle manière l’entreprise a pu amasser de l’influence à Washington. On ignore quelle quantité de l’argent dépensé par Qualcomm est allée au lobbying contre l’offre de Broadcom.

Qualcomm a dépensé environ deux millions de dollars par trimestre, selon les données publiées, augmentant légèrement au quatrième trimestre. Les manoeuvres importunes de Broadcom ont commencé en novembre. Les vastes opérations de lobbying de Qualcomm constituent un contraste marqué avec les efforts faits par Broadcom, basée à Singapour, qui a plutôt cherché à s’attirer les faveurs du président Donald Trump et a proposé de déménager son siège social aux Etats-Unis. Ceci en échange de l’approbation du rachat de Brocade Communications Systems Inc., un accord considérablement plus limité. »

Les raisons de « sécurité nationale » mènent à la guerre

Les compères usent depuis longtemps de l’argument de la « sécurité nationale ».

Dans les années 1930, par exemple, le complexe militaro-industriel du Japon avait pris les commandes du gouvernement.

Dépenser de l’argent pour des aventures militaires est toujours une proposition perdante, économiquement parlant… mais il peut être difficile d’y résister. Le président de la banque centrale japonaise tenta de s’y opposer, mais fut assassiné.

Le Japon avait peu de matières premières. Pour des raisons de « sécurité nationale », le pays décida donc de s’approprier une bonne partie de l’Extrême-Orient – de la Chine jusqu’à Singapour. Ils appelèrent cela la « Sphère de coprospérité ».

Au lieu d’acheter des ressources sur le marché libre dans le cadre d’accords gagnant-gagnant, les Japonais – menés par leur industrie de la défense – imposèrent des accords gagnant-perdant à leurs voisins, avec pour but ultime le contrôle des champs de pétrole en Indonésie. Cela eut des conséquences – prévisibles – néfastes ; les voisins résistèrent.

Il se trouve que les Etats-Unis aidaient les résistants ; ils mirent fin aux exportations de pétrole vers le Japon, tandis que la fièvre guerrière montait.

Le Japon fut alors confronté à un choix majeur. Il pouvait reculer, et accepter de devoir suivre les règles du commerce civilisé, gagnant-gagnant. Ou, pour des raisons de « sécurité nationale », il pouvait bombarder Pearl Harbor.

C’est bien entendu la deuxième option qui fut retenue. Les généraux et les compères de l’industrie militaire agitaient leurs drapeaux et hurlaient à la guerre : c’était une issue inévitable.

Les résultats ne furent pas exactement satisfaisants ; en termes de « sécurité nationale », les Japonais n’auraient pas pu faire pire choix. En six mois, la flotte US avait marqué une victoire majeure lors de la bataille de Midway.

Après ça, les Japonais n’avaient plus guère de chances de victoire.

Lorsqu’ils finirent par se rendre, l’Archipel était en ruine, Hiroshima et Nagasaki avaient été quasiment rayées de la carte par des bombes atomiques et la sécurité nationale du Japon était désormais entre les mains des Etats-Unis d’Amérique.

Recevez la Chronique Agora directement dans votre boîte mail

Quitter la version mobile