La Chronique Agora

Sans fraude, que resterait-il à Washington ?

guerre-contre-fraude

Républicains et démocrates s’accusent mutuellement de tromper les électeurs. Pour une fois, les deux camps ont raison. Car derrière les grandes croisades morales, la politique américaine repose de plus en plus sur le même moteur : promettre l’impossible, financer l’absurde et vendre l’illusion.

Ocasio-Cortez. Mamdani. Talarico. Platner. Communistes, socialistes, progressistes… et Dieu sait quoi encore.

Un tiers de la génération Z voit le communisme d’un œil favorable. Deux tiers considèrent le socialisme comme une sorte de muesli sans sucre : ce n’est pas très appétissant, mais ils sont convaincus que cela leur fera du bien.

Les voilà qui s’échauffent, prêts à répéter les mêmes sottises que toutes les générations précédentes.

Aujourd’hui, nous détournerons donc le regard des faillites dûment constatées — Bush, Obama, Biden, Trump — pour examiner, brièvement et prudemment, la manière dont les générations suivantes pourraient bien réussir à mettre un désordre plus grand encore dans les affaires du monde.

Mais pour comprendre les rebonds de la balle, encore faut-il observer les crânes durs sur lesquels elle vient ricocher. Oui, nous parlons bien de ces mêmes imbéciles que nous venions pourtant de jurer d’ignorer.

Le communiqué de la Maison-Blanche nous accueille dans « l’Âge d’or ». Et les scribouillards de l’administration comptent bien le faire briller davantage encore… en déclarant une nouvelle guerre !

Oui, cher lecteur : sonnez les trompettes… hissez les drapeaux… battez les tambours… alignez-vous devant le bureau de recrutement. Voici venue la « guerre contre la fraude » – bientôt promise, sans nul doute, à une victoire aussi éclatante que la guerre contre le gaspillage menée par le DOGE, la guerre contre l’Iran ou encore la guerre contre les trafiquants de drogue.

« Le président Donald J. Trump et le vice-président JD Vance ont lancé une offensive totale et implacable contre les fraudeurs, les escrocs et les opérateurs corrompus qui ont pillé des milliards de dollars aux contribuables américains. La Task Force de la Maison-Blanche chargée d’éradiquer la fraude agit avec une rapidité et une férocité sans précédent pour extirper le gaspillage, les abus et l’exploitation criminelle des programmes publics qui ont vidé les poches des contribuables à hauteur de plusieurs milliards.

Il s’agit d’une offensive directe contre tous les montages frauduleux qui nuisent aux Américains qui travaillent dur — et les résultats sont déjà stupéfiants. »

La plaisanterie est si bonne qu’elle nous secoue les côtes. « L’Âge d’or » ? Où donc ? Emploi… croissance du PIB… salaires réels… espérance de vie… libertés individuelles… pouvoir d’achat… confiance des consommateurs… Quelle que soit la mesure retenue, les chiffres d’aujourd’hui font au mieux jeu égal avec ceux d’hier – quand ils ne sont pas totalement à la traîne.

Il ne reste donc aux impresarios de cet Âge d’or qu’une seule pièce à exhiber : la Bourse. Et celle-là aussi est une fraude. Une action n’est pas « en or » parce que son cours est élevé, pas plus qu’elle n’est faite de vil métal parce qu’il est bas. Le seul prix juste est celui qui n’est ni l’un ni l’autre : celui qui dit, à voix basse et sans fard, ce que vaut réellement l’entreprise sous-jacente. Tout le reste n’est qu’erreur ou escroquerie. Les cours actuels, soupçonnons-nous, offrent une généreuse ration des deux.

Ce n’est pas un Âge d’or. D’ailleurs, exprimées en or véritable, les actions baissent depuis vingt-cinq ans, et, au cours des dix-huit derniers mois, elles ont chuté brutalement, perdant près d’un tiers supplémentaire de leur valeur.

L’indice technologique Nasdaq 100 divisé par le prix de l’or depuis 2000, performance calculée en pourcentage

Lors de la conférence de presse annonçant cette nouvelle croisade, on a également affirmé que des escrocs s’en prenaient à des hommes âgés et solitaires pour les délester de leur argent.

Nous avons, sur ce point, une certaine expérience personnelle. Un vieil et cher ami semble avoir été victime d’un AVC. Largement immobilisé, il a passé beaucoup de temps sur Internet, où il a cru rencontrer la femme de ses rêves. À mesure que leur relation se développait, celle-ci a balayé ses réserves habituelles pour lui demander un coup de main ici, un peu d’aide là, tout en affirmant être la petite-fille de J.P. Morgan et détenir des diplômes avancés de Harvard et du MIT.

Au bout d’un certain temps, ils ont décidé de se marier, bien qu’ils ne se soient jamais rencontrés « en chair et en os », comme on dit. Elle prétendait avoir réservé la cathédrale de Winchester pour une cérémonie grandiose. Il ne lui manquait plus qu’une chose : que notre ami règle sa part de frais, d’ailleurs jamais précisés, pour un total d’environ 50 000 dollars.

Nous avons été entraînés dans ce drame lorsqu’on nous a invités à être témoin. Or, le rôle de rabat-joie semblait taillé pour nous. Nous avons donc aussitôt commencé à jeter de l’eau froide sur ces noces imminentes. Nous avons demandé des détails, examiné la correspondance – absurde à presque tous égards – puis expliqué à notre ami qu’il n’y avait absolument aucune chance que la cathédrale de Winchester accueille son mariage ; autant dire qu’il aurait tout aussi bien pu se marier sur la Lune.

Toute cette histoire était une arnaque, avons-nous tenté de lui faire comprendre, avant de lui recommander de n’envoyer à sa fiancée d’Internet ni un sou, ni un liard – et certainement pas 50 000 dollars.

Le déluge a ainsi été contenu. Mais le mince filet d’argent à destination de la « fiancée », que nous imaginions plutôt sous les traits d’un Nigérian de 125 kilos, a malgré tout continué de couler. Et aujourd’hui encore, notre vieil ami croit à moitié que nous avons saboté ce qui aurait pu être sa dernière chance de félicité conjugale.

Ce que l’administration Trump entend faire de cas semblables, nous l’ignorons. Mais, à nos yeux, la politique américaine est frappée d’apoplexie depuis de longues années. Toute grande initiative publique relève soit de la fraude, soit du fantasme. Et nous avons toujours plus de fraudes, plus de gaspillage et plus de guerres. Si l’un ou l’autre parti souhaite comprendre pourquoi les jeunes se tournent vers le communisme, le socialisme ou le fascisme, il leur suffit de se regarder dans un miroir.

Et voici maintenant qu’une nouvelle « guerre contre la fraude » est déclarée ? C’est comme si Hershey déclarait la guerre contre le chocolat, ou que la National Football League lançait une campagne contre les sports d’équipe.

Sans fraude, aucun des deux partis n’aurait quoi que ce soit à offrir aux électeurs.

Les républicains accusent les démocrates de fraude. Les démocrates saisissent l’accusation au vol et la renvoient aussitôt à l’expéditeur. Et sur ce point – comme sur si peu d’autres – les deux partis ont essentiellement, catégoriquement, raison.

Recevez la Chronique Agora directement dans votre boîte mail

Quitter la version mobile