IPO déficitaires, rachats payés à prix d’or, promesses d’IA valorisées comme des actifs miraculeux : les signaux d’euphorie se multiplient. Lime, Schneider Electric et SpaceX illustrent chacun à leur manière ce retour d’une hubris financière qui, historiquement, accompagne rarement les débuts de cycle.
Certains comportements extrêmes sont connus pour marquer les fins de cycle.
Chacun connaît l’indémodable anecdote du cireur de chaussures — devenu, au fil du temps, chauffeur de taxi — donnant des conseils aux hommes d’affaires sur la meilleure manière de gagner de l’argent en Bourse : lorsque le grand public s’imagine qu’il est facile de gagner de l’argent à coup sûr, et que les profanes s’estiment mieux placés que les professionnels, les marchés sont en général en fin de cycle haussier. L’engouement généralisé marque, paradoxalement, la fin de la hausse.
Les architectes ont également pour habitude de craindre les inaugurations de bâtiments remarquables. Généralement imaginés et financés lors des périodes d’euphorie, leur construction s’achève bien souvent au moment où le marché se retourne… et les cérémonies d’ouverture marquent souvent le début d’une période de vaches maigres.
Il en est de même sur les marchés financiers. Voir les indices voler de record en record est un bien piètre indicateur de krach : étant structurellement haussiers, ils passent en réalité le plus clair de leur temps non loin de leurs sommets historiques. Vendre parce que les indices sont au plus haut est donc un contre-sens.
Certains comportements, en revanche, sont associés à un état d’esprit qui ne peut se développer qu’après des années d’abondance. C’est lorsque la situation est au beau fixe durant trop longtemps et que toute prudence a quitté les intervenants que les comportements les plus extrêmes peuvent se manifester sans qu’aucune résistance ne s’oppose dans la sphère économique.
Dans la torpeur estivale, nous assistons à une multiplication de ces signaux faibles, mais importants.
Passons rapidement sur l’IPO de SpaceX, déjà abondamment commentée dans la presse. Chacun se fera son avis quant au potentiel du dossier, mais le fait qu’une entreprise ait pu entrer en Bourse en étant valorisée l’équivalent d’un siècle de chiffre d’affaires, tout en perdant de l’argent, indique que les garde-fous habituels sur les multiples de valorisation étaient aux abonnés absents.
Ces derniers jours, deux autres opérations d’envergure indiquent que les règles de prudence les plus élémentaires ont disparu des marchés financiers. Schneider a procédé à une méga-acquisition qui semble plus relever de l’achat « à tout prix » que de la véritable stratégie industrielle. Et Lime, le fournisseur de solutions de micro-mobilité, a levé 174 millions de dollars en Bourse en indiquant à ses investisseurs ne pas être certain de dégager le moindre centime de bénéfice dans le futur.
Le retour des entreprises fières de perdre de l’argent
Les marchés ont la mémoire courte et ont déjà oublié la recapitalisation d’urgence de Lime durant la pandémie. Au cœur de la crise sanitaire, alors que les déplacements du quotidien étaient à l’arrêt, le spécialiste de la location de trottinettes et de vélos avait dû être sauvé in extremis par son principal actionnaire, Uber.
Impossible de reprocher à la direction de manquer d’ambition : alors que ses services étaient offerts dans 10 pays en 2024, l’activité s’est étendue à 29 pays l’an passé. Cette extension à marche forcée a permis de dépasser le seuil du milliard de trajets proposés et de séduire plus de 3,8 millions d’utilisateurs actifs mensuels. Le chiffre d’affaires a suivi, avec une progression de près de 30 % sur un an, à 887 millions de dollars.
Mais cette croissance se fait à fonds perdus. L’an dernier, la start-up a essuyé des pertes dépassant les 59 millions de dollars, soit l’équivalent de 6,6 % du chiffre d’affaires annuel. Plus inquiétant encore, les pertes se creusent plus vite que l’activité, avec une accélération de 75 % entre 2024 et 2025. En d’autres termes, plus l’entreprise grossit, plus elle perd d’argent et plus sa marge diminue.
Malgré ce tableau peu réjouissant, la direction a indiqué avoir l’intention d’augmenter ses dépenses pour augmenter son empreinte géographique. Il n’est même pas question de prévoir un retour à la rentabilité, puisque le prospectus d’introduction indique que « [Lime] a enregistré des pertes nettes chaque année depuis sa création, et il se peut que nous ne parvenions pas à atteindre ou à maintenir la rentabilité à l’avenir ».
La dernière entreprise en vogue à avoir réalisé une IPO en affichant fièrement son incapacité à équilibrer ses comptes était Peloton. Le vendeur de vélos électriques connectés avait rejoint le Nasdaq en septembre 2019 en tenant un discours similaire… et son action a perdu, depuis ses plus hauts, 96 % de sa valeur.
Dans des situations comme celles-ci, un rappel des fondamentaux économiques s’impose : la « vraie » valeur d’une entreprise cotée est la somme actualisée de ses bénéfices futurs. Les fluctuations de valeur de marché n’ont de sens que parce que l’avenir est incertain et que personne ne sait avec précision combien de bénéfices l’entreprise va générer au cours de sa durée de vie. Mais si même la direction ne prévoit pas de générer des bénéfices, sa juste valeur intrinsèque est facile à calculer : elle est nulle. Le titre n’est alors qu’un instrument spéculatif.
Schneider oublie toute prudence
Autre événement notable de ces derniers jours : le rachat du norvégien Cognite par Schneider Electric. Le spécialiste des équipements électriques, pourtant connu pour sa prudence industrielle, a mis sur la table pas moins de 3,1 milliards de dollars pour acheter l’éditeur de logiciels.
Le Français valorise sa cible à hauteur de 18 ans de chiffre d’affaires et ne prévoit, à ce niveau, aucun effet relutif sur son action – à moins de parvenir à réaliser des synergies une fois l’absorption finalisée.
L’activité de Cognite, quoique certainement intéressante sur le plan industriel, n’est par ailleurs pas particulièrement innovante sur le plan technique. Cognite fait de la consolidation de données pour rassembler des mesures, des carnets d’entretien et des modèles, afin de fournir aux gestionnaires de bâtiments des indicateurs plus faciles à interpréter. Ce qui aurait été, en d’autres temps, qualifié de simple « interface logicielle » est désormais valorisé des milliards. La raison ne vous surprendra pas : Cognite met en avant le fait que son logiciel utilise l’IA pour chacune de ses fonctions, faisant oublier toute prudence comme si la profondeur de marché était infinie.
Alors que le modèle d’affaires de Schneider Electric devient de plus en plus dépendant de la construction de centres de données, le français a accepté de verser un montant stratosphérique pour une brique technologique à l’utilité limitée. Un aveuglement volontaire qui rappelle, en leur temps, les efforts d’investissement sans limite dans l’Internet des objets, l’impression 3D, la blockchain… avec les résultats que l’on sait.
Pour que de telles opérations puissent avoir lieu sans que les marchés sanctionnent ces entreprises, il faut que l’optimisme et le laisser-faire soient à leur paroxysme. Ce qui est rarement de bon augure pour la suite des événements.
