La Chronique Agora

Retour à la Renaissance

▪ Nous sommes en train de lire un excellent ouvrage — « Furies », de Lauro Martines. Il reprend l’histoire — telle qu’elle a été racontée par des témoins oculaires — des guerres européennes entre 1450 et 1700. De notre point de vue, cela nous aide à comprendre quel rôle les chefs ont joué dans les affaires humaines.

En un mot : désastreux.

Ce qui ne revient pas à dire que les Européens ont eu de mauvais chefs au 15ème, 16ème et 17ème siècle. Au contraire ; les dirigeants de l’époque étaient généralement doués. Le problème, c’est que les bons dirigeants sont généralement mauvais.

Ou, plus simplement, la malédiction, ce sont les chefs — point à la ligne.

La Renaissance est largement considérée comme une période d’ouverture et d’enrichissement… où le rayonnement de la pensée rationnelle, de la science, des arts et du développement culturel s’est étendu sur l’Europe.

La chaleur et la lumière sont tombées d’abord sur les grands centres intellectuels — principalement en Italie du nord –, avant de pénétrer par quasiment toutes les portes.

C’est peut-être vrai. Mais le niveau et la qualité de vie de l’époque n’ont pas progressé de manière régulière et égale. C’était même plutôt une ère de guerres incroyablement brutales.

La guerre est un luxe pour certains. Pour d’autres, c’est une entreprise. Pour la plupart des Européens entre 1450 et 1700, c’était un cauchemar. Le paysan moyen — l’activité qu’exerçaient la plupart des gens sur la période — pouvait à peine faire vivre sa famille. Le retour sur investissement, dans l’agriculture, était bas. Un revers — une mauvaise météo, par exemple — pouvait acculer à la famine des communautés entières.

Il y avait aussi d’autres sortes de revers. La peste bubonique a frappé l’Europe au milieu du 14ème siècle. Elle a emporté environ un tiers de la population — les riches comme les pauvres. Ensuite, elle est revenue par vagues… avec d’autres épidémies et maladies comme le typhus et la syphilis. Affaiblis par de mauvaises récoltes, les gens mouraient rapidement quand ils tombaient malades.

▪ Et par-dessus ça…
Il y avait encore une autre cause majeure de morts, de destruction et de malheur — les chefs. Il était déjà extrêmement difficile de cultiver en assez grande quantité pour nourrir une famille ; cela devenait impossible quand des groupes d’hommes armés, sanguinaires et souvent affamés envahissaient le territoire. Alors que la plupart des gens luttaient contre les éléments pour survivre, quelques-uns se battaient entre eux pour les profits, le statut et la puissance. C’étaient les dirigeants et les meneurs d’hommes… dont bon nombre sont encore respectés de nos jours pour leurs réussites militaires.

L’Europe avait été colonisée par des tribus. Elles parlaient des langues différentes. Elles avaient des coutumes différentes. Elles adoraient des dieux différents.

Ce qu’elles partageaient, c’était les frontières, les ambitions, et, souvent, la soif de sang. Les dirigeants étaient ceux qui avaient réussi à exercer leur pouvoir sur une région… et sur un groupe. Ils formaient désormais l’aristocratie européenne… une aristocratie dont le métier était les armes. Ils se frottaient donc aux autres dirigeants — tous guerriers — et luttaient pour obtenir plus de puissance et plus de richesse.

Les aristocrates locaux les plus entreprenants formaient leur propre armée et vendaient leurs services à des aristocrates plus riches et plus puissants. Ils faisaient cause commune avec des aristocrates encore plus riches et puissants — des rois et des ducs — et partaient en guerre. Une « armée » pouvait avoir des soldats venant d’un peu partout — des Serbes, des Français, des Anglais, des Irlandais, des Florentins, des Espagnols, des Catalans. Ces soldats étaient considérés comme « la vermine de la terre » par tout le monde ou presque. Il s’agissait d’hommes qui étaient souvent en cavale. Des vagabonds, des clochards, des meurtriers — ils étaient généralement illettrés et pauvres. Souvent, ils rejoignaient l’armée parce qu’elle promettait de les nourrir. Parfois, ils étaient enrôlés par ruse ou par force.

Ces soldats étaient des hommes rudes à tous égards. Ils étaient rendus encore plus rudes par leurs propres dirigeants qui les trompaient régulièrement — ne leur fournissant pas la nourriture et la paye promises.

▪ Les populations, premières victimes
On peut aisément imaginer ce qui se passait quand un de ces groupes d’hommes affamés et sans paye entrait dans un village isolé et sans défense. Dans le meilleur des cas, ils exigeaient de la nourriture… l’obtenaient… campaient dans les maisons et les granges… puis repartaient. Leur nourriture envolée, il ne restait plus aux villageois qu’à trouver des moyens de survivre.

Mais les événements prenaient souvent un tour bien pire.

« Le matin du 4 novembre 1635 », raconte Martines, « environ 300 cavaliers entrèrent dans Saint-Nicolas-de-Port. Parlant ‘plusieurs langues, certains étaient habillés de la manière allemande, d’autres croates’, ils ouvrirent les portes des maisons et des églises à coups de haches puis attaquèrent les habitants, volant leurs vêtements directement sur leurs personnes et les battant à coup d’épées ou de nerfs de boeuf pour connaître les cachettes où ils avaient dissimulé leurs objets précieux. Ils furent tout aussi brutaux avec les nonnes et les prêtres. Trois jours plus tard — les cavaliers étant partis — arrivèrent en ville les troupes allemandes et suédoises de Bernhard de Saxe-Weimar. Ils firent irruption dans l’église, où ils ‘violèrent les femmes et tuèrent les prêtres officiants en les battant à coups de chandeliers et de calices’. Jugeant le butin insuffisant, ils mirent le feu au toit de l’église après avoir enduit les poutres de saindoux afin d’augmenter l’intensité des flammes. Le toit brûla si violemment que le plomb fondit, ‘tombant comme la pluie durant un orage’. »

 Les cloches, semble-t-il, fondirent aussi et toute l’église fut détruite. Pas encore statisfaits, et de toute évidence en proie à une rage furieuse, les soldats mirent le feu à la ville entière, courant dans les rues, allumant une maison après l’autre et tuant quiconque se mettait en travers de leur chemin.

En 1624, Saint-Nicolas-de-Port comptait 1 659 familles. En 1639, ce chiffre était passé à 45.

Ce genre d’événement fut commun dans toute l’Europe sur une période de 150 ans. Des villes et des villages entiers furent rasés. Des bandes de rôdeurs, de déserteurs et de troupes « régulières » attaquaient tout ce qui se présentait sur leur chemin. Le mot « ennemi » n’avait guère de sens. Les chefs et les aristocrates avaient des ennemis spécifiques en tête et des objectifs militaires bien précis, mais les troupes avaient d’autres idées. Elles recherchaient le butin, la nourriture, la gratification — et s’emparaient de tout cela à chaque fois qu’elles le pouvaient.

Souvent, les villes étaient attaqués d’abord par un côté, puis par l’autre. Puis à nouveau par le premier… et parfois par un troisième ou quatrième groupe qui était entré dans la mêlée. Les gens ordinaires étaient battus, violés… et tués. S’ils survivaient aux attaques directes, ils devaient ensuite se débrouiller sans nourriture et souvent sans abri.

Les soldats eux-mêmes — mal payés, mal nourris — étaient probablement autant à plaindre que les paysans. Ils mouraient avec une telle régularité — en majeure partie de maladie et de faim — que lorsqu’un jeune homme partait rejoindre l’armée, sa famille pensait qu’elle ne le reverrait jamais. La plupart du temps, c’était bien le cas.

Naturellement, les paysans détestaient les soldats de tous genres et se vengeaient quand ils le pouvaient. Des paysans armés attaquaient des groupes de soldats campant près de leurs villes et les massacraient. Ils auraient mieux fait de s’en prendre à leurs chefs.

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