La Chronique Agora

La Réserve fédérale est-elle en train de planifier un « grand changement de cap » ?

Le bilan de la Réserve fédérale a subi des coupes radicales en juin – un fait passé relativement inaperçu… mais qui pourrait être très significatif.

L’honorable Jerome Hayden Powell s’est présenté devant le Congrès mi-juin… et voici ce qu’il a déclaré :

« Nous » – la Réserve fédérale – « devons garder le pied sur la pédale d’accélérateur. »

Ils mettent les gaz depuis le mois de mars… ils ont même le pied au plancher. Ils ont fait baisser les taux à zéro. Ils ont quasiment multiplié leur bilan par deux en trois mois.

En réalité, jamais personne n’a écrasé aussi violemment le champignon.

Une injection de carburant haute performance a fait bondir les moteurs de Wall Street, en plein délire… et le compteur de vitesse donne des indications surprenantes. Les marchés ne sont plus très loin des sommets atteints en février.

Mais la pédale d’accélérateur s’est détachée du véhicule à la mi-juin…

En réalité, le bilan gargantuesque de la Fed a perdu 74 Mds$ en une semaine le mois dernier : la première semaine de baisse depuis le début de la crise – la crise du coronavirus, bien sûr (en ce moment, quand on parle de crise, il est important de préciser laquelle).

Ce fut également la plus grosse baisse hebdomadaire du bilan en 11 ans… depuis mai 2009.

Il faut être honnête : ce n’est pas parce que le pilote a décidé de lever le pied délibérément. La baisse a plutôt été déclenchée par des spécificités et des questions pratiques liées à des opérations comptables.

88 Mds$ de repos ont été retirés du bilan le 17 juin. 92 Mds$ de swaps de liquidités ont disparu du bilan la même semaine. Ces retraits combinés ont dépassé – de 74 Mds$ – les ajouts liés à des titres du Trésor US ou adossés à des créances hypothécaires.

D’où… la plus grosse contraction hebdomadaire du bilan de la Fed en 11 ans.

Cela entraîne une question…

La Fed est-elle en train d’abandonner le monde de la finance… au profit du monde ordinaire ?

Pour Wolf Richter, commentateur économique et rédacteur en chef du site d’analyse financière Wolf Street, « nous assistons en ce moment à un grand changement que l’industrie financière ne semble pas comprendre. »

En quoi consiste ce changement, précisément ?

« La Fed a commencé à prêter de l’argent à des entités, y compris des Etats et des banques, dans le cadre de programmes visant à financer les dépenses des Etats, des municipalités et des entreprises plutôt que les marchés financiers.

[…] Il ne s’agit pas d’assouplissements quantitatifs, mais plutôt de payer des entreprises, des municipalités, et, en définitive, des travailleurs/consommateurs pour qu’ils consomment. Cet argent circule dans l’économie plutôt que de venir gonfler la valeur des actifs… Ce type de programme soutient la consommation – et non les prix des actifs. C’est une nouveauté. »

L’industrie financière est-elle prête à ce « grand changement » ? Wolf Richter reprend :

« Je ne pense pas que des marchés radicalement surévalués, qui n’ont progressé de la sorte que parce que la Fed y a déversé 3 000 Mds$, soient prêts à ce changement. Encore une fois, c’est une modification importante, un changement radical… auquel personne ne prête attention. »

Nous ne pensons pas que la Fed abandonnera l’économie financière. En revanche, nous affirmons depuis longtemps que les autorités vont réacheminer les « plans de relance » accordés à Wall Street… pour en faire bénéficier les gens directement.

L’idée serait de les vendre comme les « assouplissements quantitatifs du peuple », ou quelque chose du genre.

La pandémie n’a fait que renforcer cette conviction.

Bastilles et rêves brisés

Des millions et des millions d’Américains sont sans occupation, sans emploi. Beaucoup le resteront sans doute, leurs métiers ayant été rayés de la carte de manière permanente. Des quantités d’entreprises, dans le pays entier, pourraient ne plus jamais rouvrir leurs portes… ni vendre quoi que ce soit.

Chaque entreprise qui ferme est un rêve brisé.

Ceux qui doivent vivre avec cette frustration, avec ces rêves brisés, sont-ils prêts à voir l’industrie financière prospérer au-delà des limites de l’avarice pendant qu’ils se noient ?

Des légions de chômeurs ont ravalé leur hargne pendant une bonne partie de la dernière décennie, et observé Wall Street prospérer. Nous ne pensons pas qu’ils soient prêts à continuer pendant une décennie supplémentaire.

A terme, on saisit fourches et torches, on dresse les barricades et on prend d’assaut la Bastille. Aucun de nos élus ne souhaite être malmené, pendu ou guillotiné. Ils devront donc essayer la voie des « assouplissements quantitatifs du peuple »…

… Ce qui mènera bien entendu à de nouvelles folies.

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