Les marchés ne savent pas tout. Ils reflètent les convictions, les anticipations et parfois les erreurs de ceux qui les font vivre. Tant que ces erreurs restent partagées, les cours peuvent s’éloigner durablement de la réalité économique. Mais tôt ou tard, les fondamentaux finissent par reprendre le dessus.
Les marchés financiers réunissent une multitude d’acteurs qui achètent et vendent des actifs. Leurs décisions sont le plus souvent influencées par les idées dominantes du moment. Lorsque celles-ci reposent sur une théorie conforme à la réalité, les marchés finissent par en rendre compte. Mais lorsqu’elles s’appuient sur des hypothèses erronées, les cours peuvent eux aussi s’éloigner durablement des fondamentaux.
Milton Friedman écrivait :
« La question pertinente à poser au sujet des hypothèses d’une théorie n’est pas de savoir si elles décrivent fidèlement la réalité — ce n’est jamais le cas —, mais si elles constituent des approximations suffisamment satisfaisantes pour l’objectif poursuivi. Or, on ne peut le déterminer qu’en vérifiant si la théorie fonctionne, c’est-à-dire si elle permet d’établir des prévisions suffisamment précises. »
Selon cette approche, puisqu’il serait impossible de savoir exactement « comment les choses fonctionnent », peu importe que les hypothèses d’une théorie soient réalistes, pourvu qu’elle permette de formuler des prévisions exactes. L’important ne serait donc pas de comprendre la nature des phénomènes ni d’identifier les véritables fondamentaux économiques, mais simplement de disposer d’un modèle capable d’anticiper correctement l’avenir.
Mais la capacité à prévoir constitue-t-elle réellement un critère suffisant pour juger de la validité d’une théorie ?
Prenons un exemple simple. Toutes choses égales par ailleurs, une hausse de la demande de pain entraîne une hausse de son prix. Cette conclusion est logiquement fondée. Elle ne permet toutefois pas de savoir si le prix du pain augmentera demain, dans un mois ou à une autre échéance. Faut-il pour autant rejeter la théorie de l’offre et de la demande sous prétexte qu’elle ne permet pas de prévoir précisément le prix futur du pain ?
Une théorie ne devrait pas être jugée uniquement à l’aune de son pouvoir prédictif. Elle devrait avant tout être cohérente sur le plan logique et conforme à la réalité. Dans Philosophical Origins of Austrian Economics, David Gordon rappelle qu’Eugen von Böhm-Bawerk estimait que tout concept économique devait pouvoir être ramené à son fondement premier. Dans le cas contraire, il devait être considéré comme dépourvu de sens.
L’hypothèse d’efficience des marchés écarte elle aussi l’analyse fondamentale. Selon elle, les marchés intègrent les nouvelles informations si rapidement qu’il serait inutile d’étudier les fondamentaux d’une entreprise ou d’un actif. Tout ce que cette analyse pourrait révéler serait déjà contenu dans les cours. Il suffirait donc d’acheter des titres au hasard et de les conserver.
Cette théorie suppose également que les informations passées ont déjà été intégrées par le marché et qu’elles n’ont plus d’influence sur l’avenir. Hans-Hermann Hoppe défend une position opposée. Selon lui, les connaissances acquises dans le passé façonnent les valeurs, les choix et les connaissances futures des individus. Elles influencent donc nécessairement leurs actions à venir.
S’il n’existait aucun lien entre le passé et l’avenir, nous vivrions dans un monde entièrement chaotique. Aucune accumulation de connaissances ne serait possible et aucun progrès économique ne pourrait avoir lieu.
Il est par ailleurs difficile d’admettre que les effets d’un événement puissent être évalués instantanément, alors même qu’ils touchent d’abord quelques individus avant de se diffuser progressivement à l’ensemble de l’économie, comme le suppose l’hypothèse d’efficience des marchés.
Cela reviendrait à considérer que les intervenants sont capables d’anticiper immédiatement les réactions futures des consommateurs, puis les conséquences de ces réactions. Ils devraient non seulement connaître leurs préférences actuelles, mais aussi savoir comment celles-ci évolueront. Or, les préférences des consommateurs ne se révèlent qu’au moment où ils agissent.
Que savons-nous de l’action humaine ?
Contrairement à une idée répandue, l’économie ne porte pas d’abord sur le produit intérieur brut, l’indice des prix à la consommation ou d’autres indicateurs statistiques. Elle étudie avant tout les actions conscientes et orientées vers un but des êtres humains.
Le fait que les individus agissent intentionnellement ne peut être réfuté sans contradiction. Celui qui cherche à nier l’existence de l’action humaine accomplit lui-même une action consciente dans un but déterminé.
Ludwig von Mises, à l’origine de cette approche, lui a donné le nom de « praxéologie ». En partant du principe que les êtres humains agissent, il a construit l’ensemble de son raisonnement économique.
Cette méthode permet notamment de remettre en cause une idée très répandue : celle selon laquelle la demande serait le principal moteur de l’économie.
Dans une économie de marché, les producteurs ne fabriquent pas uniquement des biens destinés à leur propre consommation. Une partie de leur production est échangée contre celle d’autres producteurs. La production précède donc nécessairement la consommation.
Les échanges ont lieu parce que les individus n’accordent pas la même valeur aux différents biens. Une hausse de la production de biens et de services permet ainsi une augmentation de la demande, puisque chacun dispose de davantage de ressources à échanger.
La capacité d’un individu à consommer dépend donc de sa capacité à produire des biens auxquels les autres attribuent de la valeur. Plus il produit, plus il peut acquérir de biens en retour.
Or, l’augmentation de la production repose elle-même sur l’épargne et l’investissement en capital. Le véritable moteur de l’économie n’est donc pas la demande, mais la production, l’épargne et l’investissement.
Se concentrer sur les causes plutôt que sur les indicateurs
La plupart des intervenants sur les marchés financiers réagissent à une multitude de données économiques. Lorsque le PIB accélère, ils ont tendance à pousser les marchés actions à la hausse. Lorsque l’inflation augmente, ils y voient généralement une mauvaise nouvelle, car ils anticipent un durcissement de la politique monétaire de la banque centrale.
Plutôt que de suivre mécaniquement chaque indicateur, il serait pourtant plus utile de se concentrer sur les forces qui déterminent réellement l’évolution de l’économie : la production, l’épargne et l’investissement en capital.
L’épargne privée ne contribue pas seulement à faire baisser les taux d’intérêt. Elle permet également de financer les différentes étapes du processus de production.
Imaginons qu’un analyste conclue, à partir d’un raisonnement économique solide, que l’épargne volontaire est insuffisante. Il devrait alors s’attendre à ce que le marché actions finisse par baisser. Pourtant, dans l’immédiat, les cours continuent de progresser.
Doit-il pour autant abandonner son analyse et se contenter de suivre le marché ?
S’il a de bonnes raisons de penser que l’épargne est faible, il doit conserver cette conviction, même si les marchés semblent provisoirement lui donner tort. Il pourra au moins anticiper un possible affaiblissement de l’économie et les conséquences qui pourraient en découler pour les actifs financiers.
Cela ne l’empêche pas d’adopter, à court terme, des stratégies qui accompagnent le mouvement dominant du marché. Mais à mesure que les effets du recul de l’épargne, de la production et de l’investissement se précisent, il devra faire preuve d’une prudence croissante.
Les anticipations dans une économie libre et dans une économie entravée
Dans une économie libre, lorsque les anticipations des individus s’éloignent de la réalité, les pertes et les erreurs les incitent rapidement à revoir leur jugement et à modifier leur comportement. Le réel finit donc assez vite par s’imposer.
Il en va autrement dans une économie fortement interventionniste. Par leurs politiques, les gouvernements et les banques centrales peuvent prolonger pendant un certain temps l’écart entre les anticipations des marchés et la réalité économique.
Ils ne peuvent toutefois pas repousser indéfiniment les conséquences de leurs décisions.
Lorsque les marchés s’éloignent durablement des conclusions d’une analyse économique solide, ce décalage finit toujours par se résorber.
Conclusion
Contrairement à une idée répandue, le marché ne dispose pas d’une forme de connaissance supérieure. Il ne fait que refléter les décisions, les croyances et les erreurs des individus qui le composent.
Lorsque la majorité des intervenants adhèrent à des idées fausses, les cours peuvent les traduire pendant un certain temps. Mais tôt ou tard, les réalités économiques finissent par reprendre le dessus.
Article traduit avec l’autorisation du Mises Institute. Original en anglais ici.
