La Chronique Agora

Quand la religion se mêle à la finance

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Appliquer des préceptes religieux peut-il nous permettre d’investir notre épargne avec plus de discernement ?

Reconnaissons-le : on n’a guère l’habitude d’associer les mots finances et religion. Ou alors on pense à la dernière affaire qui a secoué le Saint-Siège, celle dite « de Londres », relative à l’investissement douteux des fonds de l’Eglise catholique et des dons des fidèles dans des biens immobiliers et des placements boursiers, avec en arrière-plan un enrichissement d’environ 800 000 € de la famille du cardinal Becciu, numéro trois du Vatican de 2011 à 2018. On peut penser aussi au scandale du Banco Ambrosiano dans les années 1980, dont la banque du Vatican (l’Institut pour les œuvres de religion ou IOR) était le premier actionnaire.

Ce n’est pas de cela que nous souhaitons vous parler aujourd’hui, mais du dernier rapport de l’Académie pontificale de sciences sociales (APSS), intitulé « Mensuram Bonam » – c’est-à-dire « bonne mesure » en latin – et sous-titré « Mesures basées sur la foi pour les investisseurs catholiques : un point de départ et un appel à l’action ».

Pourquoi ce document ?

Le cardinal Turkson, chancelier de l’Académie pontificale de sciences sociales, espère avec ce document, écrit-il dans son propos liminaire, « apporter la lumière de l’Évangile et de la doctrine sociale catholique sur le domaine spécifique de l’économie et du monde de la finance ». Il est, en effet, important, selon lui, que l’activité financière, en particulier la gestion d’actifs, serve le bien commun, en respectant la justice et les normes éthiques.

« Mensuram Bonam » (MB) s’adresse ainsi « à tous ceux qui travaillent au quotidien dans les secteurs financiers et cherchent les moyens de vivre leur foi et de contribuer à la promotion d’un bien-être inclusif et intégral ou à la progression des personnes ». Mais les propositions contenues dans le document cherchent aussi à aider toute personne de notre temps, « qu’elle croie en Dieu ou qu’elle ne le reconnaisse pas explicitement ».

Il est vrai que de nombreuses incertitudes pèsent aujourd’hui sur le monde, liées, notamment, aux tensions géopolitiques, aux pandémies et au changement climatique.

Dans ce contexte, « la nature même de l’investissement subit une transformation fondamentale. La volatilité de nos nombreuses crises mondiales perturbe les marchés et les théories économiques, plaçant les investisseurs dans une position précaire ». Ils doivent, par conséquent, introduire de nouveaux critères portant sur les actifs et les risques afin de créer l’économie nécessaire pour l’avenir.

Une défense de l’investissement

Le rapport MB rappelle que le mot latin « investire » signifie « s’habiller, se vêtir » et « doter d’autorité ». Ainsi, « dans la Bible, le premier acte d’investissement au sens littéral se produit dans le livre de la Genèse, lorsque Dieu – ayant expulsé Adam et Eve du jardin d’Eden pour leur désobéissance – ‘fit des vêtements de peaux pour l’homme et sa femme, et les vêtit’ ». Par ce geste, Dieu « anticipe la vulnérabilité d’Adam et Ève, et fournit, dans ce don de protection, une sécurité corporelle et personnelle pour qu’ils assument leur libre arbitre dans la création ».

Le sens fondamental d’investir n’a pas changé aujourd’hui selon l’APSS, « chaque investissement échangeant un risque (ou une vulnérabilité) contre des protections et des avantages futurs ».

Ainsi, l’investissement serait « une capacité héritée de Dieu pour prévoir, atténuer et résoudre de manière créative les vulnérabilités des créatures ». De ce fait, « chaque investissement est indispensable » et « investir n’a jamais été aussi essentiel ni aussi exigeant qu’aujourd’hui ».

Une finance au service de l’humain

Mais, aussi essentiel soit-il, l’investissement – et plus largement l’économie – ne peut pas fonctionner indépendamment de l’éthique. La vraie norme pour le progrès, et pour l’économie, est l’épanouissement de l’humanité. Il s’agit donc de « considérer chaque être humain en tant que personne comme la mesure centrale de l’ordre social ». Et les investisseurs, comme tout un chacun, sont invités à contribuer, par leur vie, leurs talents, leur travail et leurs ressources, aux autres et au monde s’ils veulent donner du sens à leur existence.

MB incite les investisseurs à se tourner vers la doctrine sociale de l’Eglise (DSE), dans laquelle ils trouveront « de bonnes mesures pour l’orientation et la pratique » de leur activité. Celle-ci, en effet, « s’appuie sur les dons de la raison humaine, y compris les éclairages provenant de la philosophie, de l’économie, de l’écologie, des sciences et de la politique, etc. Juxtaposées et synthétisées avec les enseignements de la foi et de la théologie, ces idées contribuent à bâtir une doctrine sociale qui place la personne humaine au centre de tous les systèmes mondiaux de pensée et d’action ».

La DSE, qui intéresse tous les êtres humains, permet d’échapper à « l’absolutisme fiduciaire », c’est-à-dire à « la logique fermée de l’ingénierie financière exclusivement axée sur les gains à court terme, qui rejette toute responsabilité éthique alors même qu’elle marchandise les personnes humaines, les biens sociaux et le don divin de la création ».

MB fournit même un tableau reprenant les huit grands principes de la DSE avec leurs implications pour l’investisseur de bonne volonté et les questions que celui-ci doit se poser pour investir avec discernement.

 

Principes de la DSE

Implications pour l’investissement

Questions pour le discernement

La personne et la dignité humaines

La personne humaine, dans sa réalisation concrète et sa dignité, est la mesure de tout développement social, économique et politique.
En tant qu’activité humaine, les investissements ne sont jamais neutres. Le développement intégral soit progresse, soit est entravé.
L’état de la liberté humaine est-il amélioré ou dégradé ?
Les droits de l’homme sont-ils pleinement respectés ?
Les opportunités sont-elles équitables et également accessibles ?
Les externalités négatives sont-elles supportées équitablement par les bénéficiaires ?

Le bien commun

Les droits au développement intégral et les opportunités correspondantes découlent du bien commun, qui s’épuise ou se détruit s’il n’est pas rebâti par l’accomplissement des devoirs dans la charité. Les valeurs sociales sont-elles exaltées ou négligées ?
Dans quelle mesure la communauté en bénéficie-t-elle spécifiquement ?
La participation des autres est-elle incluse ou exclue ?
Permet-on aux capacités des personnes de s’épanouir ?

La solidarité

Par sa dignité et ses talents, chaque personne a un rôle indispensable dans le plan de Dieu pour la création et le salut. La solidarité ouvre à la participation, permettant à chacun de contribuer à ce qui est nécessaire pour prospérer ensemble. Les autres personnes sont-elles respectées ou marchandisées ?
L’impact social est-il rassembleur ou diviseur ?
Comment la générosité de la nature est-elle valorisée et préservée pour les générations futures ?
Cet investissement augmentera-t-il ou affaiblira-t-il la confiance sociale ?

La justice sociale

Pour inspirer et soutenir la justice, il faut plus qu’une simple équivalence. Pour remplir son objectif social et sa portée donnés par Dieu, la justice doit investir les capacités excédentaires et les redistribuer afin de créer les conditions qui sèment les espérances des hommes et les soutiennent au mieux. Comment remédiera-t-on à l’inégalité ?
Les parties prenantes sont-elles entendues et prises en compte ?
Les exclus, les plus vulnérables ou les marginaux ont-ils été reconnus et respectés ?
Les résultats attendus sont-ils éthiquement inspirants ?

La subsidiarité

En conservant une échelle humaine, en exerçant une responsabilité au niveau local ou communautaire là où la politique répond aux exigences de la pratique.
Déléguer l’autorité pour élargir la prise de décision, donnant aux participants la dignité de faire leur devoir propre en vue du bien commun.
La gouvernance renforce-t-elle la capacité de décision au niveau communautaire ?
Les risques sont-ils cartographiés pour inclure les menaces ou implications sociales et locales ?
La responsabilité qu’implique la gouvernance engendre-telle une harmonie sociale généralisée ?
Les personnes les plus touchées ont-elles eu leur mot à dire ?

Le souci de la maison commune

Les êtres humains partagent la terre avec d’autres espèces ainsi qu’avec les générations futures. Les gens ont toujours compté sur la bonté de la planète pour leur subsistance et leurs besoins. Comme nous l’apprécions maintenant mieux grâce aux sciences écologiques, les êtres humains sont intégrés dans un réseau complexe et fragile d’interdépendances qui nécessitent conscience et attention. Une durabilité authentique est-elle réalisée (et le « greenwashing » évité) ?
Comment les stratégies d’investissement gèrent-elles le compromis entre la durabilité à long terme et les rendements à court terme  ?
Comment l’intendance confiée par Dieu est-elle mise en œuvre ?
Les innovations pour un nouveau paradigme plus responsable sont-elles initiées et soutenues ?

L’inclusion des plus vulnérables

Les systèmes humains sont imparfaits, créant tout au long de l’histoire des conditions qui excluent, pénalisent ou marginalisent les pauvres.
Précieux aux yeux de Dieu, les plus vulnérables sont l’étalon permettant d’évaluer l’efficacité de la justice, et la dignité partagée dans la solidarité et dans la contribution au bien commun.
Les politiques d’investissement tiennent-elles compte des enseignements provenant des personnes marginalisées ?
Au-delà du « ruissellement », quels bénéfices reviennent à ceux qui sont en marge du pouvoir ?
Comment sont traitées les distorsions structurelles ou les exclusions qui affectent les plus vulnérables ?
Les portefeuilles incluent-ils une R&D qui fasse progresser l’inclusion ?

L’écologie intégrale

Chaque personne reçoit la vie et la dignité comme des dons de Dieu. Ceux-ci forment ces personnes pour être en relation à plusieurs niveaux : avec la famille ; au sein de la communauté, avec les collègues et la société ; et avec l’air, l’eau, la nourriture et la subsistance de la terre. Immergée dans ces dons, la personne a vocation à devenir « plus humaine ». Comment la personne humaine tout entière est-elle affectée ? Les relations sociales sont-elles renforcées ou affaiblies ?
Les critères du développement intégral sont-ils respectés dans ses dimensions humaine, sociale et écologique ?
Les mesures quantitatives et qualitatives fournissent-elles des données systémiques permettant d’évaluer les résultats ?
Que devons-nous aux générations futures – pour la durabilité, la dignité et le bien commun qui seront les leurs ?

 

En pratique, que faire ?

Les grands principes étant posés, MB recommande ensuite de s’appuyer sur « les leçons des grandes institutions catholiques qui se sont confrontée à la question de l’investissement conforme à la foi sont pertinentes pour tous les investisseurs ».

Si MB ne prescrit aucune approche en matière d’investissement, les rédacteurs lancent cependant trois appels aux investisseurs. D’abord un appel à s’engager, c’est-à-dire à « tirer activement parti de leur rôle d’actionnaire pour influencer – par le dialogue, l’apprentissage mutuel et la collaboration – les entreprises dans lesquelles ils investissent ». Cet engagement direct ou actionnariat actif doit être entrepris là où et quand cela est jugé approprié par les détenteurs d’actifs qui, s’ils n’arrivent pas à faire changer les choses par leurs votes et le dialogue, ont la responsabilité d’adopter une « stratégie de désinvestissement ».

Le deuxième appel vise à améliorer les investissements pour qu’ils deviennent davantage « positifs » – investissement à impact, approche best-in-class, investissements socialement responsables. Enfin, il est lancé un appel à exclure des activités – par exemple l’armement et la pornographie – de ses investissements. MB invite aussi à s’interroger sur les « zones grises » dans lesquelles on peut trouver « l’abus de produits spéculatifs » ou des « pratiques comptables qui exploitent les avantages des paradis fiscaux ».

Que penser de ce texte ?

Si « Mensuram Bonam » s’adresse d’abord aux investisseurs catholiques pour leur rappeler les grands principes qui doivent guider leurs investissements, voire à en faire des activistes au service de la doctrine sociale de l’Eglise, le texte peut intéresser tous les investisseurs.

Car, au contraire du discours gauchiste très présent dans les médias, le texte de l’Académie pontificale de sciences sociales insiste sur le rôle indispensable de la finance. Dans un entretien au Figaro au moment de la publication de MB, le cardinal Turkson affirmait que « L’Église ne pointe pas un doigt accusateur en direction du milieu des affaires, elle lui redit plutôt la noblesse de sa vocation ». Il ajoutait :

« Nous ne voulons en aucun cas moraliser le monde de la finance mais nous souhaitons, au contraire, démontrer que nous apprécions cette activité humaine. En revanche, ceux qui y travaillent ont une responsabilité. En nous appuyant sur l’enseignement social de l’Église, nous rappelons les principes qui doivent guider les investissements : dignité humaine, solidarité, subsidiarité. Le respect de ces valeurs est une obligation pour le bien commun, le bien-être de la société et pour la création. »

On pourra néanmoins s’interroger sur les activités exclues des investissements par MB. Par exemple, faut-il exclure l’armement de ses investissements ? N’est-il pas nécessaire que nos policiers aient des armes pour protéger la population des délinquants et des terroristes ? N’est-il pas indispensable que les Ukrainiens puissent se défendre face à l’agression russe ?

Autre exemple, l’alcool. Est-il pertinent de l’exclure des investissements alors même que l’Eglise catholique fait usage de vin à chaque messe ? N’est-il pas insensé de priver les consommateurs raisonnables d’un petit plaisir parce que certaines personnes abusent de la boisson ?

Chacun pourra discuter et critiquer telle ou telle des mesures suggérées par MB. Mais ce qui semble essentiel est que le texte appelle les investisseurs catholiques à agir en cohérence avec leur foi, et en conséquence nous semble-t-il, tout investisseur, quel qu’il soit, à agir en fonction de ses convictions et de ses valeurs.

Malheureusement MB ne dit rien des contraintes qui pèsent toujours plus nombreuses sur les investisseurs. Par exemple les critères ESG imposés sans discernement par les gouvernements ne privent-ils pas les investisseurs de leur libre-arbitre ? De même, les impôts et taxes confiscatoires ne sont-ils pas attentatoires à la liberté ? Les gouvernants ne cherchent-il pas à faire des investisseurs des moutons de Panurge, tout juste bons à être tondus ?

« Mensuram Bonam » rappelle, si nous avons bien lu – et c’est son grand mérite – que c’est la conscience personnelle de chacun qui doit guider ses investissements, et plus largement ses actions. En revanche, elle ne dit rien – et c’est sa grande faiblesse – sur les entraves à la liberté d’investissement que subissent les investisseurs de la part des Etats.

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