La Chronique Agora

Quand les marchés ignorent la Fed

Fed, krach, Jerome Powell, récession

Jerome Powell affirme qu’il n’existe pas de méthode agréable pour faire baisser l’inflation. Réaction sur les marchés : on se bouche les oreilles !

J’ai été beaucoup questionné ces dix derniers jours au sujet de cette étonnante capacité des indices américains à rebondir de 5 à 6% en quelques séances, malgré les pires chiffres économiques depuis le deuxième trimestre 2020, mais aussi les pires données concernant l’inflation depuis 1980 (aux Etats-Unis) ou 1993 (en Europe, avec la réunification allemande).

Surtout, nos abonnés se demandent comment le S&P 500 ou le Nasdaq ont-ils pu faire preuve d’autant de vigueur, alors que nous étions à 10 jours d’un troisième relèvement de taux d’intérêts de 75 points par la Fed, que tous les spécialistes le comparent à une troisième torpille sous la ligne de flottaison du secteur du crédit immobilier.

Si le crédit immobilier va au tapis, c’est le secteur du logement qui le rejoint (et oui, la comparaison avec 2006/2008 fait du sens !), et donc la croissance américaine. Alors, qu’est-ce que Wall Street ne comprend pas ? Ou plutôt, quel scénario surnaturel incite l’équipage à continuer de danser sur le pont, alors que les torpilles qui font mouche s’enchainent avec une régularité de métronome depuis que la Fed s’est jurée de terrasser l’inflation ?

Les marchés n’anticipent-ils plus aucune conséquence du plus rapide relèvement des taux depuis les deux terribles « années Volcker », 1980 et 1981 ?

5 millisecondes d’opportunités

Cela fait des années que je réponds à ces questions en invoquant l’abolition du risque par les banques centrales… mais en sous-entendant que, à un moment, le somnambule va se réveiller – et c’est comme ce que ça se passe dans la vraie vie – avant de tomber du toit.

Parce que de ce réveil dépend sa survie.

Mais rien ne se passe. Depuis plus de 12 ans, la Fed a tellement anesthésié ce sens premier qui caractérise les marchés – celui de l’anticipation – avec son opium monétaire, qu’une génération entière d’opérateurs est apparue et qui ne travaille plus que le « temps présent » – ou quasi immédiat – c’est-à-dire utilise les meilleures machines de guerre algorithmiques, pour lesquelles l’horizon le plus éloigné ne dépasse pas les 5 prochaines millisecondes.

L’intervenant qui a besoin de 6 millisecondes voit s’évanouir 80% des opportunités d’aller-retours gagnants : il lui faut absolument trouver un moyen de raccourcir ce délai !

Faire l’inventaire des transactions sur 60 centièmes de secondes (un intervalle 100 fois plus long) sur des actions telles qu’Apple ou Amazon – et sur les marchés dérivés adossés à ces titres (ETF et options) – remplirait plusieurs registres de 1 000 pages de format A4 en police de caractère 6.

A ce degré d’automatisation, la notion d’anticipation devient un non-sens : c’est donc l’ultracourt qui dicte sa loi au moyen terme (qui dure à peu près une seconde) puis au long terme (allons jusqu’à la minute… non, j’exagère : les « trading programs » les plus performants ne sont pas conçus pour ça).

Donc, par définition, un marché dont la principale caractéristique est de fonctionner par hypothèse, de faire la balance entre le vrai et le faux, le probable et l’improbable, évolue dans un contexte de risque sous contrôle depuis 13 ans, et de risque aboli depuis 2 ans : qu’a-t-il besoin d’anticiper ?

Et surtout, comment faire ressortir de son coma la fonction « anticipation » ?

Pourquoi s’inquiéter ?

Le pli est donc pris et la Fed aura beau claquer des mains, hurler qu’elle va durcir encore, et encore, le loyer de l’argent, cela n’arrête plus la toupie algorithmique.

Le marché est hors sol et bien heureux de l’être depuis le précédent renoncement de la Fed à la hausse des taux de fin du quatrième trimestre 2018 : l’habitude est prise de penser que rien de fâcheux ne saurait arriver, Jerome Powell déclenchant systématiquement l’airbag monétaire quand Wall Street frôle l’accident.

Un airbag devenu indispensable pour épargner aux marché les erreurs d’anticipations de la Fed.

Voici un petit florilège de ces « perles » collectées au cours des 12 derniers mois :

  1. « Rates will remain lower for longer » (les taux resteront bas pendant longtemps)
  2. « Unlikely to raise rates until 2024 » (les taux ne seront pas augmentés avant 2024)
  3. « We believe a recession is unlikely » (une récession est peu probable)
  4. « Inflation is transitory and not a problem » (l’inflation est transitoire et ne présente pas de problème)
  5. « Inflation should fall to 2% in 2022 » (l’inflation devrait descendre à 2% en 2022)

Et qu’a-t-il déclaré ce 21 septembre ?

Que des choses déplaisantes !

Le marché est-il surpris ou contrarié ?

Il se contente d’ignorer les dernières déclarations, tout comme il avait ignoré les précédentes.

Les signes de récession

Jerome Powell a conclu sa conférence de presse du 21 septembre par ces mots : « Croyez-moi, notre resserrement sera suffisant pour ramener l’inflation à 2%. Ce sera suffisant. »

Quelques minutes auparavant, il avait déclaré : « Il n’existe pas de méthode agréable pour faire baisser l’inflation. »

Dans l’ensemble, la conférence de presse qu’il a tenu ce mercredi fut une réitération du discours de Jackson Hole : la Fed continuera jusqu’à ce que le travail soit fait et elle indique qu’un assouplissement prématuré de la politique monétaire peut annihiler l’effort contre l’inflation.

A ceux qui mettent en balance le risque de récession, la Fed rétorque que ne pas faire baisser le « CPI » coûterait encore plus cher à l’économie en fin de compte.

Et, pour ceux qui mettent en parallèle hausse des taux et baisse de Wall Street, la Fed rappelle que des rendements réels plus élevés ne sont pas nécessairement un vent contraire pour les actifs à risque. Il existe de nombreux exemples de hausse de la Bourse en période de resserrement monétaire.

Jerome Powell oublie juste de préciser que ça, c’est « au début ». Car les choses se gâtent toujours par la suite, et même sévèrement.

Si la morsure des taux élevés et l’amorce de récession ne se lisent pas encore dans la dégradation des bénéfices des stars du S&P 500, la chute des primes de risque et des rendements obligataires, repassés au-delà des 4% pour les T-Bonds de 1 à 3 ans (quand le rendement du Nasdaq pourrait chuter sous les 2% au quatrième trimestre) finira par avoir raison des rêveries suscitées par l’opium monétaire.

L’inversion de la courbe des taux qui s’est radicalisée aussitôt après la conférence de presse de la Fed (60 points d’écart entre le « 1 an » à 4,13% et le « 10 ans » à 3,53%, puis 65 points par rapport au « 30 ans », à 3,48%) en dit long sur la brutalité de la récession qui s’annonce aux Etats-Unis, mais que Jerome Powell juge évitable.

Mais alors, comment se fait-il que le dollar batte simultanément un nouveau record face à l’euro, vers 0,9810 ?

La réponse est que la récession s’annonce plus violente encore en Europe.

Et, comme si ce risque ne suffisait pas, l’Europe fait tout pour entrer en conflit frontal avec la Russie.

Heureusement, les « algos » n’ont aucune notion de géopolitique : ils ne l’intégreront que lorsque qu’un projectile aura réduit en fumée un data center dans lequel tournent des milliers de serveurs programmés pour agir comme si le réel n’existait pas.

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