La Chronique Agora

Pauvres Grecs !

richesse

▪ La grande tempête continue. Hier, il n’y avait quasiment pas de voitures sur les routes… quelques personnes seulement au bureau… et une poignée de restaurants ouverts.

« Vous feriez mieux de faire des provisions », a dit un homme fort aimable à la télévision. « Parce qu’il y aura sans aucun doute des coupures de courant… et étant donné l’ampleur de cette tempête, il pourrait s’écouler des jours… voire des semaines… avant que le courant soit rétabli ».

Nous nous sommes arrêté à la boutique de vins et spiritueux sur le chemin du retour. Quatre femmes étaient assises à la table au centre du magasin. A part elles, personne. Les rues aussi étaient désertes.

« Hé, un client ! », a dit l’une d’entre elles.

« Contente de vous voir, » nous a dit une autre. « Nous avons décidé de boire jusqu’à la fin de la tempête. Vous voulez vous joindre à nous ? »

Nous avons acheté une caisse de vin. Mieux vaut prévenir que guérir.

Oui, cher lecteur, c’était une tempête aux proportions bibliques. A en croire les journalistes, on n’avait plus vu tant de pluie depuis Noé. Si les eaux montent jusque dans les environs du quartier de Mount Vernon, où se trouvent nos bureaux de Baltimore, nous allons devoir chercher l’Arche…

▪ Et si la Grèce avait trouvé le secret ?
Mais vous en avez probablement assez entendu sur l’ouragan. Vous vous demandez sans doute où nous voulons en venir. Hier, nous vous avions de promis de vous dire pourquoi les économistes et les politiciens étaient des crétins. Nous ne nous souvenons pas quelle était notre intention, mais c’est un vide facile à combler.

Commençons par observer une zone de désastre économique : la Grèce. Le pays a un PIB par habitant d’environ 29 000 $ — il est près de deux fois supérieur aux Etats-Unis. Un Grec sur quatre est au chômage. La moitié des jeunes sont sans emploi. Et le pays est ruiné. Seule la bonté des étrangers en France et en Allemagne lui permet de maintenir la lumière allumée.

Un économiste utiliserait un terme technique pour décrire cette situation — « une catastrophe ».

Mais examinons un Grec en particulier… examinons M. Stamatis Moraitis. Il a récemment fait l’objet d’un article dans le New York Times. Cet homme remarquable s’est vu diagnostiquer un cancer du poumon au stade terminal en 1976. Alors qu’on lui donnait neuf mois à vivre, il a décidé d’économiser sur ses propres funérailles. Aux Etats-Unis, il avait calculé qu’il faudrait 2 000 $ pour le mettre en terre. Dans sa Grèce natale, en revanche, il pouvait aller fumer les mauves par la racine pour moins de 200 $.

Cela paraissait une si bonne affaire que M. Moraitis ne se tenait plus d’impatience d’en profiter. Mais il semble que son avarice lui ait sauvé la vie. Trente-six ans plus tard, il est toujours parmi nous.

Oui, le Grec a battu le cancer. Les pauvres croque-morts n’ont pas eu de pourboire. Les pompes funèbres n’ont pas envoyé de facture. Les enfants n’ont pas eu d’héritage. Puisqu’il n’y avait pas de défunt, sa maison n’a pas été mise sur le marché ; de sorte qu’il n’y a pas eu de commission pour une agence immobilière… pas de travaux faits… pas de nouvelle cuisine commandée… pas de déménageurs employés.

Bref, M. Moraitis n’a pas aidé l’économie. Non seulement ça, mais en continuant notre lecture, nous découvrons que M. Moraitis vit sur une île pauvre, Ikaria. Il semble avoir déçu les économistes à chaque instant. Il n’a pas construit de nouvelle maison : il s’est installé dans une petite maison bon marché, avec ses parents. Pas de nouveaux meubles. Pas de nouveaux appareils ménagers. Pas de revêtement de sol en granit.

Cet homme est presque un anti-consommateur ! Il fait son propre vin et s’occupe de son propre jardin. Pas étonnant que l’économie grecque soit sur les rotules !

Malgré son cancer, il n’a pas suivi de traitement médical. Pas de chimiothérapie. Pas de rayons. Pas de médicaments. Bref, il n’a rien fait pour le secteur immobilier, rien fait pour le secteur de la santé, rien fait pour le secteur du bricolage, rien pour personne.

Il faut avoir pitié des pauvres habitants de l’île. A Ikaria se trouvent seulement 10 000 Grecs. Une économie arriérée. Et rien à faire. Pas de centres commerciaux. Peu d’emplois : le chômage à Ikaria est de 40% environ. Vous voulez un bon restaurant ? Oubliez ça. Une grosse voiture ? Il n’y a nulle part où la conduire.

Alors que font les habitants ? Eh bien, ils jardinent. Ils boivent pas mal de vin. Ils se rendent visite mutuellement… souvent jusque tard dans la nuit.

Le New York Times :

« … Ils se réveillent naturellement, travaillent dans le jardin, prennent un déjeuner tardif, font une sieste. Au coucher du soleil, soit ils rendent visite à leurs voisins, soit leurs voisins leur rendent visite. Leur régime était également typique : un petit-déjeuner de lait de chèvre, vin, infusion de sauge ou café, miel et pain. Le déjeuner se compose généralement de féculents (lentilles, haricots), pommes de terre, salade (fenouil, pissenlit ou une herbe semblable aux épinards appelée horta) et tous les légumes saisonniers produits par leur jardin ; le dîner était composé de pain et de lait de chèvre. A Noël et à Pâques, ils tuaient et préparaient le cochon, de manière à pouvoir manger du porc durant des mois ensuite ».

« Les femmes du cru se rassemblaient dans la salle à manger, en milieu de matinée, pour échanger des potins en buvant du thé. Tard dans la nuit, après le dîner, on poussait les tables et la pièce se transformait en salle de bal, les gens se prenant par le bras et dansant au rythme de la musique grecque ».

Ils passent la journée au soleil et la nuit à s’amuser. Ils ont battu le cancer. Et ils semblent vivre longtemps ; Ikaria a l’une des plus hautes concentrations de centenaires au monde.

Mais leur économie ne se développe pas.

Les malheureux.

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