La Chronique Agora

La paix annoncée, la hausse assurée

ipo-spaceX-iran

Un nouvel « accord » avec l’Iran, aussitôt célébré par les marchés, et une introduction en Bourse historique pour SpaceX : Wall Street repart de l’avant. Mais derrière l’euphorie, les zones d’ombre s’accumulent, entre communication politique, soupçons de transactions opportunes et valorisations hors norme.

Nous saurons d’ici ce vendredi 19 si le déblocage de la situation dans le golfe Persique était un 39e bobard de Trump — Israël a de nouveau tenté de torpiller le projet d’accord en bombardant le sud de Beyrouth ce dimanche. Mais, ce vendredi 12 juin, l’enjeu se situait ailleurs – et ça, tout le monde l’avait bien compris, la majorité des commentaires écartant un 39e accès de naïveté de Wall Street.

Du coup, la dixième semaine de hausse des indices américains sur une série de onze, c’était juste du « bonus » : l’IPO de SpaceX (+19,2 %, à 161 $) est un succès qui fait d’Elon Musk le premier « trillionnaire » de l’histoire de l’humanité. Et ce constat se suffit à lui-même.

Les scores de clôture de Wall Street furent anecdotiques, de l’ordre de +0,6 %, mais c’est là qu’un autre fait de marché mérite d’être commenté : l’indice de la peur, le VIX, a replongé de 9 %, vers 17,7. Un écart aussi inattendu que disproportionné face à une embellie en demi-teinte.

Un écart impressionnant qui ne doit — vous vous en doutez — rien au hasard : les « sherpas » de Wall Street préparaient le coup suivant, le fameux « coup de booster » du lundi.

Avec ou sans accord véritable et crédible sur l’entame d’un processus de règlement de la crise du Golfe, un coup de massue était programmé à l’encontre des shorts : l’annonce d’un accord, même bidon, était inéluctable.

Et la joie ineffable des investisseurs s’est matérialisée dès la reprise des cotations sur les futures, avec un gain de 1,5 % qui propulsait le Nasdaq-100 au-delà des 30 000.

Pour faire taire les sceptiques, cette fois, c’est du sérieux : « Suite à des pourparlers intensifs, nous sommes heureux d’annoncer que l’accord de paix entre les États-Unis d’Amérique et la République islamique d’Iran a été ATTEINT. Les deux parties ont déclaré l’arrêt immédiat et permanent des opérations militaires sur tous les fronts, y compris au Liban. La cérémonie officielle de signature aura lieu le vendredi 19 juin, en Suisse », a déclaré le Premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif.

Il ne fait que reprendre les éléments de langage de Donald Trump — « je viens encore de faire la paix » — et ignore délibérément l’interprétation iranienne et israélienne du nouvel « accord ».

Et contrairement à ce que prétend Trump, il n’y a pas de deal.

Il s’agit simplement d’un accord de principe sur l’entame d’un processus de négociation de 60 jours, pouvant aboutir à une réouverture permanente du détroit d’Ormuz, mais aux conditions fixées par Téhéran, c’est-à-dire sous son contrôle et avec perception de « redevances ». Les questions qui fâchent – comme les missiles hypersoniques, les indemnités de guerre et la restitution de l’uranium enrichi – commenceraient à être discutées à la mi-août, et les pourparlers pourraient durer jusqu’à la mi-2027. En ce qui concerne la « redevance » sur la traversée d’Ormuz, applicable depuis avril — assurance, taxe écologique, contribution aux réparations de guerre, car c’est bien de cela qu’il s’agit —, la terminologie n’est pas encore finalisée.

Il s’agit en effet de ménager la susceptibilité du Congrès américain, du Japon, principal importateur de pétrole en provenance des monarchies du Golfe, et de la Chine dont le rôle dans l’adoption du principe d’un cessez-le-feu a dû peser côté pakistanais.

Et le cessez-le-feu peut être rompu à tout moment si des navires tentent de franchir Ormuz sans respecter les conditions fixées par Téhéran, ou si Israël poursuit ses opérations de « sécurisation » du Sud-Liban et de « lutte contre le terrorisme ».

Que le cessez-le-feu tienne ou non, les investisseurs ont déjà payé 38 fois les bobards de Trump en 60 jours, c’est-à-dire plus d’un jour sur deux.

Chaque épisode de montagnes russes à Wall Street illustrait le principe : des creux toujours moins bas, des sommets toujours plus hauts.

Mais avec l’IPO de SpaceX, il n’est pas question d’admettre que les « bonnes nouvelles » sont déjà dans les cours : avec un nouveau gap haussier pour démarrer la semaine, les « algos » sont obligés de payer, encore et encore… pour la 39e fois.

Et ce serait sûrement encore le cas pour la 40e, la 41e et la 42e fois si l’Iran mettait fin au processus en arguant de « la mauvaise foi des négociateurs américains », qui vont évidemment tenter de faire passer ce début de main tendue iranienne pour une éclatante victoire de la Maison-Blanche et la preuve de l’engagement de Téhéran à se plier aux exigences israélo-américaines. Sinon, un échec sera entièrement de leur faute.

Israël a naturellement rappelé son droit imprescriptible à « se défendre » et son refus de quitter le Liban, quoique Trump ait envisagé de signer.

Qu’est-ce qui pourrait bien mal se passer au cours des 60 prochains jours ?

Ce que nous savons de manière certaine, c’est que Trump a encore permis aux « initiés » — son cercle familial — de se mettre 500 millions de dollars dans la poche en quelques minutes vendredi dernier, alors que les places européennes étaient déjà fermées.

Comme lors des 38 reprises précédentes, des ordres de vente massifs ont été passés sur le pétrole — dix fois les volumes observés au cours des heures précédentes — et, immanquablement, un communiqué présidentiel triomphal annonçant un « accord imminent » avec l’Iran a été publié sur Truth Social.

Et cette fois-ci, c’était un peu spécial, puisque c’était un prétendu « cadeau d’une valeur inestimable » des Gardiens de la révolution pour son 80e anniversaire.

Un cadeau imaginaire, comme les 55 capitulations de l’Iran, au bord de la faillite, « vaincu comme jamais aucun pays n’avait été vaincu ».

Mais, en matière d’enrichissement personnel, les délits d’initiés à répétition du premier cercle présidentiel — la fortune de Donald Trump a doublé en 18 mois… pour la partie connue des médias, tandis que celle de ses fils a littéralement explosé —, ce ne sont que des pièces jaunes : quelques pauvres milliards de dollars, un ordre de grandeur anecdotique au regard de l’introduction en Bourse de SpaceX, qui représente 2 000 milliards de dollars.

Le gain de 20 % du titre au soir de l’IPO est exactement l’amplitude qu’il fallait pour propulser Elon Musk au rang de premier trillionnaire de l’histoire, selon les estimations fondées sur la valeur de ses participations.

L’action SpaceX affichait vendredi une capitalisation de 2 104 Mds$, ce qui la fait entrer directement dans le « top 7 » des entreprises cotées sur la planète Terre — pour Mars, on verra plus tard !

En ce qui concerne Elon Musk, sa participation dans SpaceX vaut plus de 830 Mds$, et celle qu’il détient dans Tesla, 340 Mds$. Sa fortune totale atteindrait environ 1 110 Mds$.

La valeur boursière cumulée des deux entreprises — 3 650 Mds$ — dépasse le PIB de la France, exprimé en dollars, bien sûr… et représente surtout 12 fois celui de l’Iran.

Cette introduction en Bourse a également généré d’importantes plus-values pour les salariés et les dirigeants de SpaceX détenteurs d’actions.

L’opération aurait créé plusieurs nouveaux milliardaires et des milliers de millionnaires au sein de l’entreprise.

Le franchissement du seuil des 1 000 Mds$ par Elon Musk relance les débats sur la concentration des richesses et l’influence des grands entrepreneurs technologiques.

Une poignée d’actionnaires de SpaceX voient leur fortune personnelle dépasser le PIB de plusieurs pays d’Afrique ou d’Amérique centrale.

De telles fortunes peuvent susciter des ambitions politiques, les éventuels candidats disposant de moyens de s’acheter « un destin d’élu » — c’est légal aux États-Unis — hors de proportion avec ceux de leurs rivaux, soutenus par de simples militants locaux et ne disposant que de quelques millions de dollars de « PAC » pour leur budget « médias ».

Que va-t-il rester de la démocratie américaine si les enfants de Trump ou les hauts dirigeants de SpaceX disposent d’un budget électoral dix fois supérieur à celui de leurs adversaires ?

Les détenteurs de titres SpaceX peuvent vendre par tranches, en commençant BEAUCOUP plus tôt que lors d’une introduction en Bourse conforme aux standards qui prévalaient depuis les années 1990.

Ils vont pouvoir vendre 20 % de leurs actions dès la publication des résultats du T2 2026 — vers le 11 août — et 10 % supplémentaires si SPCX se négocie à 30 % ou plus au-dessus du prix d’introduction de 135 $, donc à partir de 175,50 $.

En ce qui concerne le grand public, les 4,2 % offerts ce 12 juin n’étaient qu’un hors-d’œuvre : il va falloir sortir le chéquier pour absorber les cinq tranches de 7 % de titres « libérés » d’ici à la fin septembre, échelonnées à 70, 90, 105, 120 et 135 jours après l’introduction en Bourse — cinq fois 148 Mds$ au cours actuel, soit environ 750 Mds$.

Et le gros morceau arrivera après les résultats du T3 2026 — de la fin octobre au début novembre : 28 % des titres se déverrouilleront 180 jours après l’introduction en Bourse, vers le 9 décembre, soit 590 Mds$ à digérer en plus des 825 Mds$ déjà investis d’ici à la rentrée… On peut arrondir à 1 500 Mds$ si SpaceX se maintient entre 171 $ et 175,50 $.

Et, à ce stade, le souscripteur n’achète que des pertes.

Et, pour bien faciliter le refinancement des 40 000 Mds$ de dette de l’État américain d’ici à septembre, le Japon relève son taux directeur à 1 % ce lundi — ce qui risque d’entraîner la vente d’une partie des 1 250 Mds$ de Treasuries détenus par la BoJ.

Et Wall Street a déjà acheté 39 fois la rechute du pétrole sous les 80 $ le baril, comme si la plus grande perturbation d’approvisionnement de l’histoire du marché pétrolier — 1 200 000 000 de barils manquent à l’appel depuis 107 jours — allait se résoudre avec un chèque de 25 Mds$ d’actifs débloqués en faveur de Téhéran.

Aucun chèque ne fera revenir la production du Golfe à ses niveaux d’avant-guerre avant au moins trois ans.

C’est sûr : ça va bien se passer.

Recevez la Chronique Agora directement dans votre boîte mail

Quitter la version mobile