La Chronique Agora

Monopoly, spéculation et case prison

** « Mon papa… eh ben, il écrit tout plein d’articles sur internet et il passe son temps à regarder des courbes qui partent dans tous les sens et il dit qu’il faut surveiller ‘la ligne de cou’ et les ‘tête/épaules’. »

Voilà comment mon fils de huit ans — « et demi »… il y tient beaucoup ! — décrit à ses copains et ses copines le travail que je suis en train d’effectuer pour produire notre Chronique quotidienne.

Des esprits malicieux pourraient penser que les courbes en question sont celles de mannequins qui abaissent exagérément les épaules et se déhanchent lors des défilés… mais je n’ai pas reçu de carton d’invitation de la part des maisons Chanel, Dior ou Gucci pour assister à la présentation de leur dernière collection hiver.

Les courbes que j’étudie et dont je vous rends compte sont donc nettement moins affriolantes… et pour tout dire, franchement déprimantes depuis 48 heures.

La magnifique tête/épaules inversée dont j’avais identifié l’ébauche sur le CAC 40, l’Euro Stoxx 50 ou le S&P 500 serait en train de partir en quenouille. Je n’observe pas encore d’accroc irréparable qui ruinerait mon scénario… mais il y a quelques ratés à l’allumage : le CAC 40 menace d’enfoncer les 4 600 points, l’Euro Stoxx 50 les 3 500 points.

Quelques retouches stylistiques vont s’avérer nécessaire : le rebond ne semble plus aussi imminent que nous l’estimions, les « taureaux » prennent leur temps… et nous comprenons ceux de nos lecteurs qui perdent patience.

** Tous les éléments semblaient réunis début juin pour que les places boursières rechutent vers leurs planchers annuels… mais le Nasdaq a commencé à partir à contre-courant. Nous étions très baissiers il y a à peine 10 jours, et puis Wall Street n’a pas accéléré sa correction — sous les 12 000 pour le Dow — comme nous l’espérions, tandis que le dollar commençait à se redresser.

Et comme nous le faisait observer un de nos amis trader le 6 juin dernier : « tout le monde est noir. Il ne se traite plus que des options de vente, 75% des gérants sont baissiers, il n’y a plus qu’à attendre qu’un ou deux ‘gros’ (institutionnels) se mettent à tirer les cours pour retourner la tendance comme une chaussette ».

Il aurait surtout fallu que les membres de la BCE n’en rajoutent pas au sujet de leur lutte homérique contre l’inflation — dont nous pressentons qu’elle n’a aucun impact sur les causes réelles de l’envolée des prix… et que la rechute du dollar n’entraîne pas le baril vers les 140 $ alors que certains spéculateurs, fortune faite en quelques semaines, étaient prêts à lâcher l’affaire.

Après 7,5% de repli en sept séances (par rapport au 30 mai dernier), le CAC 40 semblait mûr pour un rebond. Cependant, Goldman Sachs publiait mardi une étude très convaincante, selon laquelle les banques d’affaires n’ont pas fini de passer des provisions (65 milliards supplémentaires) pour faire face aux dépréciations d’actifs qui se profilent d’ici la mi-2008. De notre côté, nous sommes convaincu que les appels au marché vont porter sur des sommes très supérieures au cours des 18 prochains mois car nous ne voyons pas se dessiner d’embellie avant le début de l’année 2010.

Les piètres résultats de son concurrent Morgan Stanley (profits — hors exceptionnels — en chute de 75%) semblent lui donner raison… Et en ce qui concerne les douloureuses révisions à la baisse d’estimations de bénéfices des entreprises détenues en portefeuille, les déboires trimestriels du géant Federal Express (FedEx) semblent confirmer l’impact négatif de la hausse du pétrole et du ralentissement global de l’activité aux Etats-Unis et dans l’ensemble des pays émergents.

** Mais notre principale interrogation porte aujourd’hui sur les effets collatéraux de l’éclatement de la bulle immobilière en Angleterre et en Espagne. Ces pays sont bien plus proches de nous que les Etats-Unis, et leur système bancaire est directement interconnecté avec celui de la Zone euro : l’inauguration d’un cycle de hausse des taux par la BCE début juillet pourrait avoir des conséquences dévastatrices.

Mon fils de 8 ans — « et demi » ! — me demande pourquoi on ne profiterait pas de la baisse de l’immobilier pour acheter une maison en Andalousie, où il fait toujours beau… ou en Ecosse, où, avec un peu de chance, on achèterait une maison hantée.

Je tente depuis quelques temps de lui expliquer que la baisse vient juste de commencer… et qu’elle va durer longtemps !

« Longtemps comment ?… Comme quand on a pris l’avion pour aller à Calgary voir les ours ? » Onze heures de vol l’été dernier pour rejoindre les Rocheuses, puis une semaine de visite des différents parcs avant d’apercevoir le premier plantigrade, c’était effectivement très long aux yeux d’un enfant de 7 ans… « et demi ».

Beaucoup plus longtemps, lui expliquai-je : « la crise sera terminée seulement quand tu rentreras au collège, dans deux ans… ‘et demi’. »

« Mais pourquoi c’est si long ? » insista-t-il.

« Parce qu’il s’est passé beaucoup de choses bizarres depuis que tu es né ! Comment t’expliquer… Euh, tu te souviens de la dernière partie de Monopoly avec tes cousins et tes cousines ? Vous aviez tous eu le même nombre de billets avant de commencer la partie, puis vous avez choisi un pion de couleur différente ».

« Eh bien, imagine que la partie de Monopoly ait débuté en l’an 2000, avec des joueurs obéissant à des règles très différentes : les Américains, les Anglais, les Espagnols lancent des dés truqués (agréés par la Réserve fédérale ou la Banque d’Angleterre) qui font toujours cinq ou six… tandis que les Français, les Allemands et les Suisses n’utilisent que des dés ‘normaux’, agréés par la BCE ou la BNS ».

« Les Américains ou les Anglais vont gagner, c’est sûr ! » rétorqua le petit.

« Eh oui, ils font le tour du circuit deux fois plus vite que les autres joueurs… Mais écoute-moi bien, il y a une autre règle : chaque fois qu’ils passent sur la case départ, la banque leur donne 40 000 $, c’est-à-dire deux fois plus qu’aux autres joueurs qui ne reçoivent que 20 000 $… à condition qu’ils promettent de rembourser tout l’argent reçu en plus à la fin de la partie (ce qui ne les engage à rien, comme on le constate dans la vraie vie) ».

« Mais c’est pas juste, ils peuvent acheter deux fois plus de gares (mon fils adore les gares) que les autres et avoir tous les locomotives qu’ils veulent ! »

« Oui, et si tu réussis à en acheter une, ils n’hésiteront pas à surenchérir de 50% pour l’avoir et tu devras ensuite payer beaucoup plus cher pour prendre le train… et s’ils achètent toute une rue, ce sont les loyers qui s’envolent (c’est ça, l’inflation) ».

« Mais tu sais… au bout de trois ou quatre tours, ce sont les joueurs qui peuvent ramasser les 40 000 $ qui auront tout raflé. Les autres sont ruinés, ils sont expropriés, la banque leur reprend leur maison et les revend aux enchères — les plus riches les rachètent, les prix grimpent encore plus, la banque se frotte les mains ».

Ensuite… les « riches » jouent entre eux, les prix continuent de flamber — chacun veut devenir le plus gros propriétaire pour pouvoir rembourser sa banque le premier et gagner la partie — mais à un moment ou un autre, même avec des dés pipés qui font plein de « doubles », il y a un des participants qui se retrouve en prison.

Il n’encaisse plus de loyers sur ses hôtels, il doit payer des impôts… et la banque qui n’a plus confiance lui demande en plus de rembourser tous les 20 000 $ de bonus (elle suit attentivement ses comptes) qu’il avait encaissé quand tout allait bien.

« Mais comment il fait pour payer ? » Simple : il doit revendre des maisons et des hôtels… mais tout se complique quand les autres joueurs doivent emprunter pour les racheter. La banque estime alors qu’il y a un fort risque de voir un autre jouer aller en prison ou tirer une carte de type « impôt foncier ». Puisque la partie semble arrêtée, elle décide prudemment de réclamer son dû à l’ensemble des participants…et patratras, tout s’effondre, personne ne parvient ni à vendre, ni à rembourser !

« Mais alors, c’est la banque qui est ruinée ! »

Eh bien… tu as tout compris, mon fils !

Philippe Béchade,
Paris

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