Les récentes manifestations en France réveillent le souvenir d’un Paris encore marqué par les révoltes étudiantes de Mai 68. Entre barricades, charges de police et coups de matraque, une leçon s’impose : face au chaos, le meilleur moyen de se protéger est parfois de ne pas se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment.
Vieillir présente un inconvénient majeur : au fil des années, on accumule une foule d’expériences précieuses et de leçons de sagesse… mais on finit par oublier où on les a rangées.
Les récentes nouvelles venues de France ont toutefois ravivé quelques souvenirs !
Le hurlement des ambulances et des sirènes de police. L’odeur âcre des pneus qui brûlent. Les foules déchaînées dans les rues… et les gendarmes qui se chargent de leur donner une bonne leçon. La fumée. Le vacarme. La folie des foules et le charme discret de la bourgeoisie.
Des vidéos montraient les affrontements entre étudiants français, accompagnés des habituels agitateurs professionnels, et les forces de l’ordre, autrement dit « les flics ».
Oui, pour reprendre la célèbre formule de Yogi Berra, c’était du « déjà-vu, encore une fois ».
Bien sûr, il ne faut pas croire tout ce que l’on voit sur Internet. Les détails sont souvent inventés ou mal compris. Les « analyses » sont généralement intéressées ou superficielles. Et aujourd’hui, même ce que vous voyez de vos propres yeux pourrait être une pure invention de l’intelligence artificielle.
Dans La Chronique Agora, nous avons pour principe de ne faire confiance à aucun « fait »… à moins de l’avoir inventé nous-mêmes.
Sans prétendre détenir la vérité absolue ni chercher à élever les consciences, nous allons donc simplement vous raconter ce qui nous est arrivé.
Ensuite, nous essaierons de nous souvenir pourquoi nous tenions tant à vous en parler.
Paris, 1969 : souvenirs d’un étudiant américain
À la fin des années 1960, nous étions un étudiant sans le sou. Et à l’université du Maryland, notre vie estudiantine était à l’image de nos finances : bien pauvre.
Puis une occasion s’est présentée, qui semblait pouvoir résoudre ces deux problèmes… du moins temporairement.
Précisons d’emblée que nous ne garantissons aucun des chiffres qui suivent : nous les avons péniblement repêchés dans les profondeurs de notre mémoire, plus d’un demi-siècle après les faits.
À l’époque, les frais de scolarité à l’université du Maryland tournaient autour de 1 200 $ par semestre. À cela s’ajoutaient les dépenses courantes.
Nous partagions un modeste appartement avec d’autres étudiants à College Park et travaillions dans les cuisines d’une résidence de sororité, où nous faisions la plonge en échange du déjeuner et du dîner.
Travailler au milieu d’une cinquantaine d’étudiantes avait de quoi stimuler notre imagination. Mais les choses n’allaient jamais beaucoup plus loin… disons, dans les faits. Les demoiselles ne voulaient rien avoir à faire avec les pauvres garçons qui transpiraient derrière les fourneaux.
Nous leur rendions toutefois une partie de leur mépris à l’heure des repas.
Nous passions à table avant elles et engloutissions, à une vitesse prodigieuse, des quantités de nourriture si considérables qu’il ne restait plus grand-chose pour les jeunes pensionnaires.
Elles auraient dû nous remercier.
La cuisinière était une femme noire d’âge mûr, joviale, qui s’appelait Hattie. Elle encourageait nos espiègleries en nous observant avec un sourire approbateur.
« Moi, j’aime voir un homme qui a bon appétit », disait-elle.
Et nous ne demandions qu’à lui faire plaisir.
Mais à l’automne 1968, nous avons découvert que les frais d’inscription à la prestigieuse Sorbonne, à Paris, ne s’élevaient qu’à 90 $ environ. L’université proposait également un programme spécial pour les étrangers, avec des cours intensifs de français. Nous avions étudié cette langue pendant quatre ans au lycée. Nous pensions donc pouvoir nous débrouiller dans une université française.
La France nourrissait aussi ses étudiants dans des restaurants universitaires où l’on pouvait obtenir un repas complet pour l’équivalent de 50 cents américains.
Quant au logement, beaucoup d’étudiants louaient des « chambres de bonnes » pour une trentaine de dollars par mois.
Pas de chauffage. Pas de salle de bains privative. Et pas d’ascenseur, ces chambres étant presque toujours nichées au sixième étage, sous les toits des immeubles haussmanniens.
D’après nos calculs, même en ajoutant le prix d’un billet d’avion transatlantique sur Iceland Air, les économies seraient substantielles.
Et finalement, l’expérience allait nous réserver bien plus que ce que nous avions imaginé.
« C’est la lutte finale… »
C’est ainsi qu’au printemps 1969, nous nous sommes retrouvés parmi les étudiants du Quartier latin, à Paris.
Le soulèvement de l’année précédente nous semblait presque une joyeuse aventure.
Étudiants et militants de gauche avaient arraché les pavés pour ériger des barricades. Des vitrines avaient volé en éclats. Des incendies avaient été allumés. De violents affrontements avaient secoué les rues.
Mais, fait remarquable, relativement peu de personnes avaient été grièvement blessées.
« C’est la lutte finale… »
Ce sont les paroles de L’Internationale, l’hymne des communistes, des anarchistes, des syndicalistes, des anticapitalistes et des utopistes de toutes sortes. Ce chant porte l’espoir d’une révolution mondiale, au cours de laquelle les classes laborieuses finiraient par se soulever pour briser leurs chaînes.
Lorsque nous sommes arrivés, les affrontements de Mai 68 étaient terminés. Mais l’air de L’Internationale résonnait encore dans les rues et les salles de réunion. Pendant ce temps, les autorités recouvraient les pavés d’asphalte pour empêcher qu’on ne les arrache à nouveau.
Sous le calme apparent, pourtant, l’esprit de révolte continuait de bouillonner.
Dans les cafés, les étudiants fomentaient de nouveaux projets. La presse soulignait gravement la nécessité de « réformes ». Les Français, nourris de théorie marxiste, considéraient que la victoire inévitable du prolétariat n’était plus qu’une question de temps.
Nous commencions à peine à comprendre qui étaient les différents protagonistes de cette agitation lorsqu’une nouvelle vague de violence a déferlé sur le Quartier latin.
Un important cortège de manifestants avait envahi les rues, non loin de l’endroit où nous étudiions, sur le boulevard Saint-Germain.
Nous étions trop ignorants et trop naïfs pour comprendre les raisons de cette mobilisation. Mais nous étions curieux. Nous avons donc suivi le mouvement pour voir ce qui allait se passer.
À ce stade, les forces de l’ordre parisiennes étaient devenues des vétérans aguerris des affrontements de rue. Elles savaient parfaitement comment procéder.
Les policiers ont formé une ligne face à la foule. Les étudiants ont commencé à leur jeter des pierres, qui rebondissaient sur les boucliers en plastique des agents du premier rang.
Pendant ce qui nous a semblé une éternité, les deux camps sont restés face à face. D’un côté, les étudiants lançaient insultes et projectiles. De l’autre, les policiers tenaient bon, aussi impassibles qu’un troupeau de vaches sous une averse de grêle.
Puis, sans le moindre avertissement, les policiers ont abaissé leurs boucliers et chargé. Les manifestants avaient relâché leur vigilance. Ils s’étaient trop habitués à cette confrontation immobile.
Les matraques se sont abattues. Plusieurs étudiants ont été roués de coups, jetés à terre, puis frappés et piétinés, tandis que les policiers continuaient de cogner avec leurs matraques en caoutchouc.
Nous avons assisté à la scène sans effroi particulier, mais sans satisfaction non plus.
Nous étions comme une tique qui se demanderait où le vieux chien sur lequel elle s’est installée allait bien pouvoir l’emmener.
Une fois les manifestants dispersés, nous avons continué à observer les policiers terminer leur besogne. Ils rassemblaient ceux qu’ils avaient attrapés et les poussaient dans des fourgons aux fenêtres grillagées.
Il était temps pour nous aussi de poursuivre notre chemin.
Seulement voilà, la route était désormais barrée par des cordons de police.
Une leçon de justice… à coups de matraque
Nous étions en 1969.
Et, aux yeux des policiers, nous ne devions guère être différents des voyous et des idéalistes qu’ils venaient de passer à tabac. Mais dans notre naïveté, nous faisions encore confiance à la bonne foi et au professionnalisme des forces de l’ordre.
Nous nous sommes donc approchés tranquillement pour leur demander, avec toute la politesse voulue, si nous pouvions passer.
Nous avions à peine commencé à conjuguer notre demande au conditionnel que la réponse est arrivée.
Brutale. Sans appel.
Un coup de matraque en pleine mâchoire.
Nous nous sommes effondrés sur le sol.
Deux policiers ont alors entrepris de reproduire sur nous la démonstration qu’ils venaient d’infliger aux manifestants.
Ils nous ont roués de coups.
Nous avons protégé notre tête avec nos bras et sommes finalement parvenus à nous dégager et à nous enfuir.
Notre visage saignait. Notre corps était meurtri.
Mais le pire était ailleurs.
Notre sens de la justice, lui aussi, était resté étendu sur le pavé. Nous brûlions de nous venger, mais n’avions aucun moyen de le faire.
Autant imaginer un chat allant se plaindre du comportement des chiens du quartier.
La leçon à retenir
Que pouvons-nous tirer de cette expérience ?
La leçon la plus évidente est la suivante : il y a des moments où il vaut mieux être ailleurs. Vous ne pouvez pas contrôler tout ce qui se passe autour de vous. Et bien souvent, vous ne pouvez pas empêcher qu’un malheur vous frappe… sauf en évitant tout simplement de vous trouver là lorsqu’il survient.
Qu’il s’agisse d’une invasion militaire ou d’un krach boursier, mieux vaut parfois observer les événements depuis la touche…
Puis s’éclipser discrètement, sans attirer l’attention.