La Chronique Agora

Lehman Brothers et la fin du néo-libéralisme

Par Philippe Béchade (*)

Cela ne fait aucun doute : la faillite de Lehman va en entraîner d’autres. Alan Greenspan, qui est le mieux placé pour évaluer les conséquences de l’éclatement de la bulle du crédit qu’il a si activement contribué à créer, accuse maintenant les banquiers — les principaux partenaires de la Fed qui n’a rien vu — d’avoir détourné et perverti le système, sous-entendu, le sien ?

Il a peut-être raison sur un point : les banques d’affaires — catégorie à laquelle appartiennent Bear Stearns et Lehman — n’avaient jusqu’à présent pas de comptes à rendre à la Fed. En contrepartie de quoi, elles n’avaient pas accès à ses guichets pour se refinancer.

Mais le désarroi — appelons-le par son nom : vent de panique — de Wall Street s’alimente également d’interrogations sur la règle du jeu en vigueur au plus haut échelon de responsabilité du pays. Le sauvetage de Bear Stearns et du couple Fannie Mae et Freddie Mac grâce à de l’argent public, c’était le devoir des autorités au nom du bien-être des citoyens, qui sont également les contribuables appelés à la rescousse.

La faillite de Lehman relève aussi du devoir des autorités (Trésor, SEC, Fed…) afin de ne pas dilapider l’argent du contribuable et ne pas encourager l’aléa moral.

Tous les commentateurs et politologues se répandent en savantes théories concernant le "pragmatisme" de Ben Bernanke et d’Henry Paulson. Ces derniers souhaiteraient adresser les "bons signaux" aux marchés et aux citoyens du pays — même si cela doit engendrer des moments douloureux — car il n’est pas question de venir éternellement en aide aux canards boiteux !

Les règles du libéralisme doivent donc, à partir de maintenant, s’appliquer de nouveau dans toute leur rigueur !

Allons donc ! Si voler au secours de Lehman avait pu rapporter quelques milliards à l’Etat fédéral, qui s’apprête à injecter 200 milliards de dollars (et bientôt le double) à fonds perdus dans Freddie Mac et Fannie Mae, pourquoi s’en serait-il privé ? Surtout si cela est véritablement dans l’intérêt du contribuable dont il convient de ménager le porte-monnaie, selon Henry Paulson ?

Non, la réalité est sans doute plus cruelle. Le mal est fait, Lehman est en banqueroute et il en résulte une ardoise colossale qu’aucune privatisation ne saurait gommer.

L’ultralibéralisme, comme théorie économique traduite en règle de vie politique a vécu ses dernières heures le week-end dernier. A part l’inoxydable Larry Kudlow — "le marché sait mieux que quiconque ce qui est bon pour le citoyen, le pays et la planète Terre" –, peu de nos lecteurs le regretteront. Ou alors, ils doivent beaucoup souffrir en nous subissant quotidiennement…

Nous assistons également à une faillite idéologique et économique qui s’avèrera peut-être aussi décisive que l’effondrement de l’empire soviétique 19 ans auparavant. Son système collectiviste et paranoïaque avait mis 70 ans à périr de ses dérives et de ses excès.

Le capitalisme dérégulé à l’américaine se montrerait beaucoup plus efficace : il n’aurait mis que 20 ans à mourir des déséquilibres qu’il a engendrés en son sein.

Le libéralisme à l’américaine n’est certes pas celui que des esprits honnêtes présentent aux étudiants sur les bancs de nos meilleures écoles de commerce. Ce que nous décrivons depuis plusieurs années, c’est une gigantesque escroquerie qui ne profite qu’à une minuscule élite autoproclamée — laquelle estime, depuis les années Bush, mériter ses méga-bonus et ses salaires pharaoniques… qui échappent comme de juste à l’impôt une fois leur fortune réinvestie dans les produits financiers (actions, obligations, convertibles…).

Le libéralisme à l’américaine, c’était — nous employons désormais l’imparfait — la privatisation des gains, même fictifs, sur le dos des salariés et la nationalisation des pertes, bien réelles, sur le dos des contribuables, qui sont de plus en plus nombreux à être au chômage.

Lesdits contribuables n’en croient pas leurs yeux. Ils ont assisté lundi à un véritable jeu de dominos, les plus grandes institutions financières américaines s’effondrant les unes derrière les autres. Après Bear Stearns et Fannie Mae (à cinq mois de distance), le rythme s’accélère avec la mise en faillite de Lehman, puis le rachat dans l’urgence de Merrill Lynch au cours du même week-end.

Le processus a pris des proportions dantesques avec la chute libre d’AIG, le premier assureur au monde par son chiffre d’affaires. Il affichait lundi jusqu’à 70% de chute à tout juste 3,50 $ (et -83% en une semaine) à la mi-séance, avec 750 millions de titres échangés, un record historique pour cette valeur.

Lundi dernier a été incontestablement — et Alan Greenspan est le premier à l’admettre publiquement — la pire journée pour la finance américaine depuis un certain lundi noir d’octobre 1929.

Bien conscientes du péril — et contrairement à l’automne 1929 — les banques centrales occidentales ont commencé dès ce week-end à ouvrir toutes grandes les vannes des liquidités. La BCE aurait alloué pas moins de 30 milliards d’euros ce lundi et la Fed, c’est une grande première, accepte de prendre en pension des lignes d’emprunts de catégorie inférieur à "AAA+" et même des actions cotées.

Tout est fait pour amortir l’onde de choc Lehman Brothers… mais une autre menace tout aussi sérieuse tétanise les marchés : qui va régler l’ardoise des assurances contre les défauts de paiement (dénommés CDS) associés à la banqueroute de Lehman et des 14 autres banques de taille plus modeste qui ont déjà fait faillite cette année ?
[NDLR : Ne restez pas les bras croisés devant la débâcle boursière… Pour protéger votre patrimoine, retrouvez les conseils de Philippe Béchade tous les mois dans Vos  Finances – La Lettre du Patrimoine ]

Meilleures salutations,

Philippe Béchade
Pour la Chronique Agora

(*) Philippe Béchade rédige depuis dix ans des chroniques macroéconomiques quotidiennes ainsi que de nombreux essais financiers. Intervenant quotidien sur BFM depuis mai 1995, il est aussi la ‘voix’ de l’actualité boursière internationale sur RFI depuis juin 2002. Analyste technique et arbitragiste de formation, il fut en France l’un des tout premiers ‘traders’ mais également formateur de spécialistes des marchés à terme. Rédacteur aux Publications Agora, vous trouvez chaque jour ses analyses impertinentes des marchés dans La Chronique Agora.

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