La Chronique Agora

L’IA peut-elle longtemps ignorer le prix de l’argent ?

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Les investisseurs continuent de payer cher les promesses de l’intelligence artificielle, alors que les prêteurs s’inquiètent de leur financement. Ce désaccord révèle une fragilité que la bonne tenue des indices tend à masquer.

À regarder les grandes valeurs liées à l’intelligence artificielle, on pourrait croire que le coût de l’argent a cessé de compter. Les taux montent, les besoins de financement restent importants, mais l’enthousiasme des investisseurs résiste. La hausse entretient une confiance que les contraintes économiques ne semblent pas encore pouvoir entamer.

Le monde du crédit porte pourtant un regard différent sur les mêmes entreprises. Les prêteurs s’interrogent sur leur capacité à rembourser et réclament des taux plus élevés. Là où les actionnaires continuent de voir des perspectives de croissance exceptionnelles, les créanciers expriment des réserves.

C’est ce décalage qui me préoccupe. Les entreprises concernées ont besoin de financement pour poursuivre leur développement. Elles ne peuvent pas rester indifférentes à son coût, même lorsque leurs actions montent.

Cette situation dure plus longtemps que je ne l’avais anticipé. La dynamique boursière reste puissante, et il faut le reconnaître. Mais je vois difficilement comment elle pourrait tenir durablement à distance les réalités auxquelles les prêteurs sont, eux, déjà attentifs.

Derrière les indices, un marché beaucoup moins confiant

L’enthousiasme pour l’IA paraît d’autant plus singulier qu’il contraste avec la sévérité des investisseurs envers une grande partie de la cote.

Disney continue de souffrir alors que son action me semblait déjà peu chère. McDonald’s, Pepsi ou certaines grandes sociétés d’assurance connaissent également des parcours difficiles. Même Berkshire Hathaway peine à progresser. Ces entreprises sont loin d’être marginales : leur faiblesse boursière mérite autant d’attention que la hausse des valeurs qui dominent l’actualité.

Leurs situations sont évidemment différentes. Une baisse ne suffit pas à rendre une action intéressante, et toutes les difficultés ne sont pas passagères. Mais la multiplication de ces contre-performances montre que les investisseurs n’accordent pas leur confiance à l’ensemble de l’économie.

La progression des indices peut ainsi donner une impression trompeuse. Elle ne dit pas combien d’entreprises restent à l’écart du mouvement, ni avec quelle brutalité certaines sont sanctionnées.

Je trouve le marché excessivement pessimiste sur de nombreux dossiers, tout en étant beaucoup trop optimiste sur l’intelligence artificielle. Ailleurs, les difficultés présentes semblent parfois condamner l’avenir d’une société. Dans l’IA, la promesse de croissance permet au contraire de relativiser presque toutes les contraintes.

La hausse d’une action ne suffit pourtant pas à valider les hypothèses qui la soutiennent. Dans le cas de l’IA, les inquiétudes du crédit apportent précisément une raison de réexaminer cet optimisme.

Les taux ne montent pas seulement à cause de l’inflation

Pour comprendre cette divergence, il faut s’arrêter sur les raisons de la hausse des taux. L’inflation occupe l’essentiel des commentaires, mais elle ne me paraît pas expliquer à elle seule les tensions actuelles.

Les dernières statistiques américaines me semblent plutôt rassurantes lorsque l’on regarde au-delà de l’énergie. Elles ne décrivent pas une demande extrêmement forte qui entraînerait une hausse incontrôlable des prix.

À entendre certains discours, le niveau des taux serait pourtant la conséquence évidente d’une inflation structurelle appelée à durer. Je ne partage pas cette lecture. Je reste convaincu que nous n’en avons pas aujourd’hui tous les ingrédients.

Les besoins d’emprunt des États me semblent jouer un rôle déterminant. Les déficits budgétaires se creusent et les gouvernements doivent continuer à se financer massivement. À cela s’ajoute le renouvellement des dettes qui arrivent à échéance.

Lorsque les taux augmentent, cette opération devient plus coûteuse. Les emprunts anciens sont progressivement remplacés par des dettes portant des intérêts plus élevés. La charge financière s’alourdit, ce qui complique encore une situation budgétaire déjà dégradée.

Une bonne statistique d’inflation ne fait pas disparaître ces besoins. Les États doivent toujours emprunter, et le coût auquel ils y parviennent reste un problème.

Cette distinction compte pour l’ensemble de l’économie. Si l’on attribue toutes les tensions financières à l’inflation, on risque d’attendre trop de son ralentissement. Une amélioration sur les prix constitue une bonne nouvelle ; elle ne garantit pas que l’argent redeviendra rapidement moins cher.

Il existe bien un risque susceptible de modifier mon appréciation de l’inflation à long terme : une perte de confiance dans les monnaies, provoquée par l’endettement massif des États. Mais cette éventualité doit être distinguée de la situation actuelle. Elle ne permet pas d’expliquer chaque hausse de taux par une inflation déjà installée pour durer.

Pour les entreprises qui ont besoin de financement, la conséquence demeure : l’accalmie sur les prix ne suffit pas à lever la contrainte financière.

Une croissance qu’il faut encore financer

C’est à cet endroit que les deux lectures du marché deviennent difficiles à concilier. Les actionnaires continuent de valoriser les perspectives de l’IA avec confiance, alors que les conditions dans lesquelles cette croissance doit se financer deviennent plus exigeantes.

Le potentiel d’une technologie ne règle pas toutes les questions économiques des entreprises qui la développent. Il faut encore parvenir à en tirer des revenus, et le chemin peut être plus long ou plus complexe que les investisseurs ne l’imaginent.

Meta en offre un exemple. J’étais très acheteur lorsque le marché se montrait plus réservé. Après son violent rebond, mon appréciation est devenue plus prudente : le multiple de valorisation s’est tendu tandis que le bilan s’est dégradé. Je pense que le groupe pourra monétiser ses développements dans l’IA, mais cela ne signifie pas que les revenus arriveront immédiatement.

Cette différence entre une perspective favorable et le prix payé pour en bénéficier me paraît aujourd’hui trop souvent négligée. Une entreprise peut avoir de l’avenir sans que toutes les valorisations soient justifiées.

Lorsque les prêteurs expriment en parallèle des inquiétudes sur le remboursement, leur jugement mérite d’être pris au sérieux. La progression des actions ne constitue pas une réponse à leurs réserves.

La hausse ne tranche pas le débat

Je ne sais pas quand ce déséquilibre se réduira. Il a déjà persisté au-delà de mes attentes, et je ne souhaite pas transformer une conviction économique en prévision de calendrier.

Cela ne m’empêche pas de continuer à chercher de belles sociétés à des prix intéressants. Les excès de pessimisme créent aussi des occasions. En revanche, je reste attentif à ce que les cours supposent déjà acquis.

L’intelligence artificielle suscite des attentes considérables. Les entreprises qui la développent restent pourtant soumises aux mêmes exigences économiques que les autres. Tant que les taux montent, les inquiétudes de ceux qui prêtent l’argent méritent au moins autant d’attention que l’enthousiasme de ceux qui achètent les actions.

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