La Chronique Agora

IA, destruction créatrice et politisation du changement économique

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Ban on the use of AI tools. Restrictions on access to AI in education. Academic control, technology regulation and limits on digital learning assistance.

Alors que l’intelligence artificielle promet des gains de productivité majeurs, les gouvernements cherchent déjà à en encadrer les effets sur l’emploi. Mais vouloir freiner la destruction créatrice au nom de la stabilité sociale risque surtout de ralentir l’innovation, l’investissement et la création de nouvelles richesses.

À travers l’histoire, l’innovation a presque toujours suscité l’inquiétude. L’intelligence artificielle est aujourd’hui la nouvelle source d’anxiété économique.

Les salariés redoutent d’être remplacés, les jeunes diplômés craignent de voir disparaître les postes d’entrée sur le marché du travail, et les responsables politiques évoquent de plus en plus la nécessité d’accompagner la transition. Partout dans le monde, les gouvernements cherchent comment amortir les effets déstabilisateurs d’une technologie appelée à provoquer des gains de productivité considérables.

Le débat est souvent présenté comme un affrontement entre progrès technologique et emploi. Mais ce n’est pas là que se situe le véritable enjeu. La question essentielle est plutôt la suivante : les décisions économiques resteront-elles guidées par des considérations économiques, ou deviendront-elles de plus en plus politiques ?

La réaction de la Chine face à l’intelligence artificielle offre un premier aperçu de ce dilemme.

Selon un récent article du Wall Street Journal, les autorités chinoises ont interrogé de grands employeurs sur les effets probables de l’IA sur leurs effectifs. Certaines entreprises auraient estimé qu’un déploiement complet de ces technologies pourrait supprimer 30 % ou davantage des postes existants. La réponse de Pékin est révélatrice. Plutôt que de laisser les entreprises s’adapter selon leurs propres contraintes, les régulateurs auraient commencé à avertir les employeurs — en particulier les entreprises technologiques, dont les effectifs sont souvent jeunes — qu’ils ne devaient pas procéder à des suppressions d’emplois au moment même où ils adoptaient l’IA.

Cette préoccupation est compréhensible. L’économie chinoise fait déjà face à un ralentissement de la croissance, à une crise immobilière prolongée et à un chômage des jeunes obstinément élevé. Pour un régime qui tire une large part de sa légitimité de la performance économique et de la stabilité sociale, la perspective de destructions d’emplois liées à l’IA constitue un défi politique majeur.

Cet épisode met toutefois en lumière une vérité plus générale sur l’intervention publique : les dirigeants politiques abordent inévitablement les questions économiques à travers un prisme politique.

Pour un chef d’entreprise, la question centrale est relativement simple : comment combiner au mieux le travail et le capital afin de satisfaire la demande des consommateurs ? Pour les responsables politiques, en revanche, la priorité est souvent ailleurs : préserver la stabilité sociale. Le salarié qui perd son emploi est visible, identifiable, immédiat. Les emplois, les secteurs et les opportunités que l’innovation fera naître demain demeurent, eux, invisibles. Cette asymétrie nourrit une forte tentation d’intervenir.

Il y a plus d’un siècle, Joseph Schumpeter décrivait le capitalisme comme un processus de « destruction créatrice ». Le progrès économique ne vient pas de la préservation indéfinie des structures de production existantes. Il naît au contraire du fait que des entrepreneurs découvrent sans cesse de meilleures façons de répondre aux besoins des consommateurs. De nouvelles technologies, de nouveaux modèles économiques et de nouvelles méthodes de production remplacent les anciens. Certaines entreprises prospèrent, d’autres disparaissent. Certains métiers s’éteignent, tandis que d’autres émergent.

La part destructrice de ce processus attire naturellement l’attention. Elle est visible, brutale, souvent douloureuse. Sa dimension créatrice, elle, est plus facile à ignorer, car elle se déploie progressivement, de manière diffuse et imprévisible.

L’histoire en offre d’innombrables exemples. L’automobile a supplanté l’industrie du cheval et de la voiture hippomobile. La mécanisation a profondément réduit l’emploi agricole. L’ordinateur a éliminé une multitude de tâches administratives qui nécessitaient autrefois des armées d’employés. Si les gouvernements avaient réussi à empêcher ces transitions au nom de la préservation de l’emploi existant, la croissance économique aurait été étouffée et les niveaux de vie seraient aujourd’hui bien plus faibles. L’intelligence artificielle n’est que le dernier chapitre de cette longue histoire.

Les économistes autrichiens, parmi lesquels F. A. Hayek, avaient bien compris que l’un des grands problèmes auxquels se heurtent les décideurs publics est celui de la connaissance. Aucun responsable gouvernemental ne dispose des informations nécessaires pour déterminer comment les ressources devraient être réparties dans l’ensemble d’une économie complexe. Ces décisions émergent du processus de marché lui-même, guidées par les prix, les signaux de profit et de perte, ainsi que par le jugement entrepreneurial.

Lorsque les gouvernements interviennent pour préserver certains emplois ou certains secteurs, ils ne suppriment pas le changement économique. Ils se contentent de remplacer les signaux du marché par des préférences politiques.

L’approche chinoise naissante face à l’IA illustre précisément ce problème. Pékin veut que les entreprises adoptent des technologies capables d’accroître leur productivité, tout en limitant au maximum les réductions d’effectifs. À court terme, ces deux objectifs peuvent sembler compatibles. Mais ils deviennent de plus en plus difficiles à concilier à mesure que les capacités de l’IA progressent.

Car si les entreprises investissent dans des technologies qui économisent le travail humain, c’est précisément parce qu’elles permettent de produire davantage avec moins de ressources. Si l’intelligence artificielle permet à une entreprise d’accomplir avec six salariés ce qui nécessitait auparavant dix personnes, l’obliger à conserver les dix postes peut satisfaire un objectif politique. Mais cela ne change rien à la réalité économique sous-jacente. Une telle politique augmente simplement les coûts et réduit l’efficacité. Elle peut retarder l’ajustement, mais jamais sans contrepartie.

Le véritable danger n’est donc pas que les gouvernements échouent à arrêter le changement technologique. Dans bien des cas, ils peuvent au contraire le ralentir considérablement. Réglementations, obligations légales, restrictions juridiques et subventions peuvent maintenir en place des structures économiques existantes pendant des années, voire des décennies.

Le danger est ailleurs : ralentir la destruction créatrice, c’est aussi ralentir la création de nouvelles richesses.

Les ressources immobilisées dans des activités protégées politiquement sont autant de ressources qui ne peuvent être redéployées vers des usages plus productifs. Les entreprises deviennent moins compétitives, l’investissement recule, l’innovation ralentit et la croissance s’affaiblit. En prétendant protéger les travailleurs contre les perturbations du changement, les décideurs publics fragilisent souvent la prospérité dont dépendra l’emploi futur.

Cette leçon ne concerne pas seulement la Chine.

Aux États-Unis, les appels à l’intervention publique se multiplient déjà. Le gouverneur de Californie, Gavin Newsom, a récemment signé un décret visant à identifier des moyens d’aider les travailleurs déplacés par l’IA. De telles mesures peuvent sembler modestes aujourd’hui. Elles traduisent pourtant la même impulsion fondamentale : l’idée selon laquelle les responsables publics seraient capables de piloter avec succès les conséquences économiques du changement technologique. Cette conviction mérite d’être accueillie avec scepticisme.

Aucun politicien, aucun régulateur, aucun organisme de planification ne sait quels métiers l’intelligence artificielle finira par faire disparaître. De la même manière, personne n’aurait pu prévoir toutes les professions créées par l’automobile, l’ordinateur personnel ou Internet. La forme future de l’économie ne se décrète pas à l’avance. Elle se découvre par l’expérimentation entrepreneuriale.

C’est pourquoi le débat sur l’IA ne porte pas seulement sur la technologie. Il porte, plus profondément, sur la manière dont le changement économique sera orienté : par les processus de marché ou par des considérations politiques.

L’intelligence artificielle transformera peut-être des secteurs entiers. Certains métiers déclineront, d’autres disparaîtront, de nouveaux apparaîtront. Une telle perturbation n’a rien d’inédit, ni même d’évitable. Elle fait partie du fonctionnement normal du progrès économique.

Le risque le plus sérieux se situe ailleurs. Confrontés aux incertitudes créées par l’IA, les gouvernements pourraient être de plus en plus tentés de subordonner la rationalité économique à des objectifs politiques. La réponse chinoise constitue à cet égard un avertissement. Le défi n’est pas d’arrêter la destruction créatrice. Il est de résister à la tentation de la politiser.

Article traduit avec l’autorisation du Mises Institute. Original en anglais ici.

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