La Chronique Agora

Les gouvernements européens repartent à l’assaut de la liberté d’expression

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Au nom de la lutte contre la désinformation et les discours de haine, les gouvernements européens multiplient les restrictions à la liberté d’expression. Mais derrière la volonté affichée de protéger les citoyens se pose une question essentielle : qui décide de ce qu’il est permis de dire, et surtout de ce qui est vrai ?

Ces dernières semaines, plusieurs responsables politiques français et allemands ont pris position contre la liberté d’expression, et plus particulièrement contre la conception de cette liberté héritée de la tradition libertarienne des droits naturels.

Le 29 septembre, le président français Emmanuel Macron a déclaré : « La prétendue liberté d’expression à l’américaine, que certains défendent aujourd’hui, est à l’opposé de la véritable liberté d’expression. » Il a même établi un parallèle entre le fait de s’exprimer librement et celui d’agresser des passants dans la rue.

Une semaine auparavant, le chancelier allemand Friedrich Merz avait lancé : « Qu’on ne vienne pas me parler de liberté d’expression ! » Selon lui, il faut « pouvoir continuer à protéger les citoyens contre les fausses informations ».

Dans les deux cas, ces déclarations concernaient la liberté d’expression sur les réseaux sociaux et les autres plateformes numériques. Et dans les deux cas, les dirigeants semblent percevoir comme une menace majeure la possibilité, pour des internautes anonymes ou dont les propos n’ont pas été préalablement contrôlés, de publier librement leurs opinions.

Ces prises de position s’inscrivent dans une offensive plus large des gouvernements européens, qui cherchent depuis plusieurs années à renforcer la réglementation des réseaux sociaux et à encadrer davantage les propos qui y circulent.

En février dernier, Emmanuel Macron avait déjà affirmé que « la liberté d’expression, c’est de la foutaise ».

La question de l’anonymat sur Internet est particulièrement sensible en Europe. En Allemagne, il existe de véritables services de police chargés de surveiller les propos tenus en ligne. De simples citoyens peuvent être arrêtés pour avoir publié certaines opinions, voire pour avoir partagé des mèmes.

Dans ces conditions, il est facile de comprendre pourquoi l’anonymat peut constituer une protection essentielle pour ceux qui souhaitent diffuser des idées ou des informations déplaisant au pouvoir.

Lorsqu’un gouvernement européen exige la disparition de l’anonymat en ligne, cela revient, en substance, à lui donner les moyens de multiplier les arrestations pour délit d’opinion.

Et le problème prend de l’ampleur sur tout le continent.

Au Royaume-Uni, une étude publiée en 2025 révélait que la police procédait à environ 30 arrestations par jour pour des messages jugés offensants sur Internet, sans qu’aucune violence physique soit en cause. La législation britannique permet ainsi, dans certaines circonstances, de poursuivre une personne pour des propos ayant heurté la sensibilité d’autrui.

Les défenseurs de ce système juridique ne le présentent évidemment pas de cette manière. Pourtant, c’est bien à cela qu’il revient dans les faits.

La censure avance désormais masquée

En France, au Royaume-Uni comme en Allemagne, les adversaires de la liberté d’expression semblent désormais avoir les mains libres.

Mais, naturellement, aucun de ces gouvernements ne se présente ouvertement comme un partisan de la censure. Au contraire, leurs représentants prennent soin d’habiller leurs restrictions du vocabulaire rassurant de l’idéologie de gauche. Il s’agirait de lutter contre les « discours de haine », de défendre « l’intérêt général » ou encore de combattre la « désinformation ».

Ces dernières années, les responsables politiques européens ont ainsi multiplié les appels à inscrire la liberté d’expression dans un « cadre commun », pour reprendre les termes d’Emmanuel Macron, et à soumettre les propos tenus publiquement à des critères permettant de déterminer ce qui relève de la « fausse information ».

Mais c’est précisément là que se trouve le problème.

Qui décide de ce qui entre ou non dans ce fameux « cadre commun » ? Qui détermine ce qui constitue une « fausse information » ?

La réponse est évidente : l’oligarchie au pouvoir et ses alliés politiques. Ce sont eux qui décideront quelles idées peuvent être exprimées librement et lesquelles doivent être interdites. Ce sont les élites dirigeantes qui détermineront si un propos doit être qualifié de « discours de haine » et, à ce titre, sanctionné par la police et les tribunaux. Ce sont encore elles qui définiront ce qui relève de la « science », et donc ce qui doit être considéré comme de la « désinformation ».

Nous en avons eu une illustration frappante aux États-Unis pendant la crise du COVID, lorsque le haut fonctionnaire de santé publique Anthony Fauci a pratiquement déclaré : « La science, c’est moi. »

C’est précisément par ces exceptions à la liberté d’expression, présentées comme raisonnables et nécessaires, que les gouvernements parviennent à imposer progressivement leurs pratiques autoritaires.

Prenons l’exemple des lois sur la diffamation.

Depuis longtemps, ceux qui défendent les sanctions pénales contre la diffamation justifient, au fond, une forme de censure étatique destinée à protéger les personnes contre les propos susceptibles de les blesser.

Or, depuis des siècles, les gouvernements utilisent aussi ces lois pour sanctionner leurs détracteurs.

Les anciennes législations réprimant les écrits séditieux, auxquelles recouraient les monarchies absolutistes, n’étaient rien d’autre que des instruments de répression de la liberté d’expression.

Quand le pouvoir prétend décider de la vérité

Les premières victimes de cette censure seront naturellement les personnes directement sanctionnées. Mais elles ne seront pas les seules.

La vérité elle-même, tout comme l’esprit critique, en pâtira, car si les citoyens ne peuvent plus examiner librement, remettre en question et contester publiquement les affirmations de leurs dirigeants, alors la « vérité » finira par se résumer à ce que le pouvoir décide de présenter comme tel.

Ce danger a été remarquablement décrit il y a plus d’un siècle par Vilfredo Pareto, penseur radicalement favorable au libre marché et à la liberté individuelle.

Pareto n’était pas un démocrate naïf. Il ne croyait pas que les élections ou les constitutions écrites suffisaient, à elles seules, à garantir la liberté.

En revanche, il avait parfaitement compris que la liberté d’expression constituait l’un des fondements indispensables de toute société libre, quelle que soit la nature de son régime politique et quelles que soient les autres libertés théoriquement garanties par ses institutions.

À son époque, Pareto assistait à la montée de mouvements socialistes radicaux et violents en Italie. Il doutait profondément de la capacité de l’État libéral à leur faire face.

Cela ne l’a pourtant jamais conduit à renoncer à son attachement absolu à la liberté d’expression.

Sur ce point, Pareto défendait une position inflexible, dans la droite ligne de la tradition libertarienne, depuis l’anarcho-capitaliste Gustave de Molinari jusqu’aux révolutionnaires américains. Il considérait qu’aucune circonstance atténuante, aucune invocation de l’intérêt général ne pouvait légitimement justifier une restriction de cette liberté.

En 1916, il écrivait :

« Avant qu’une théorie puisse être considérée comme vraie, il est pratiquement indispensable que chacun soit parfaitement libre de la contester.

Toute restriction, même indirecte et aussi éloignée soit-elle, imposée à celui qui souhaiterait la réfuter suffit à éveiller le soupçon à son égard.

Ainsi, la liberté d’exprimer sa pensée, même lorsqu’elle va à l’encontre de l’opinion de la majorité ou de tous, même lorsqu’elle heurte les sentiments d’un petit nombre ou du plus grand nombre, même lorsqu’elle est généralement considérée comme absurde ou criminelle, favorise toujours la découverte de la vérité objective, c’est-à-dire la concordance entre la théorie et les faits. »

Pareto va encore plus loin.

Selon lui, aucune exception ne saurait être admise, pas même lorsqu’il s’agit de protéger des vérités considérées depuis longtemps comme précieuses ou fondamentales. Même les principes présentés comme indispensables à l’humanisme doivent pouvoir être librement discutés et contestés.

Il poursuit :

« On ne saurait davantage faire exception pour les dogmes humanitaires, ni pour les dogmes de la religion sexuelle si chère au sénateur Bérenger et à d’autres génies de la même envergure.

Gardons toujours ce principe à l’esprit : il n’existe aucune liberté scientifique si tout ne peut pas être mis en doute, y compris la géométrie d’Euclide et l’espace à trois dimensions.

Il est ridicule de prétendre accorder la liberté à la ‘vérité’, mais pas à ‘l’erreur’. Car toute la question consiste précisément à découvrir où se trouvent la vérité et l’erreur. Et cette question ne peut être tranchée si l’on n’autorise pas ceux qui défendent une idée erronée à présenter tous les arguments possibles en sa faveur.

Ce n’est qu’après avoir valablement réfuté ces arguments que l’on peut conclure à l’erreur, et encore, sous réserve d’un examen ultérieur.

Beaucoup de gens ne comprennent pas cela, parce que, pour distinguer le vrai du faux, ils substituent leurs sentiments à une démarche fondée sur la logique et l’expérience. »

L’Europe tourne le dos à sa tradition libérale

L’offensive actuelle contre la liberté d’expression en Europe montre à quel point le libéralisme classique, celui qui défendait historiquement les libertés individuelles face au pouvoir de l’État, a perdu de son influence sur le continent.

Année après année, l’Europe semble renouer avec ses pires travers : les droits fondamentaux des individus sont progressivement sacrifiés au profit des prétendus « droits » de ceux qui les gouvernent.

Mais cette hostilité croissante à l’égard de la liberté d’expression révèle également la fragilité des régimes européens et de leurs programmes politiques.

Si les gouvernements français, allemand et britannique n’étaient pas aussi affaiblis par les divisions politiques, le déclin économique et le mécontentement populaire, ils n’auraient probablement pas autant peur de la parole de leurs citoyens.

Les États-Unis, de leur côté, ne sont pas encore allés aussi loin.

Mais les fondations d’un système comparable sont déjà en place.

Chez les républicains, certains soutiennent des lois qui assimileraient toute critique d’un gouvernement étranger particulier à de « l’antisémitisme », et donc à un « discours de haine ».

Quant à la gauche américaine, la crise du COVID a révélé son enthousiasme pour les mesures autoritaires visant à restreindre la liberté d’expression.

Il suffirait désormais qu’une poignée de juges fédéraux se rallient aux adversaires de cette liberté pour que les protections garanties par le Premier amendement de la Constitution américaine soient vidées de leur substance.

Rien ne garantit que cela n’arrivera pas.

Article traduit avec l’autorisation du Mises Institute. Original disponible ici.

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