La Chronique Agora

Les États-Unis à l’épreuve de la tentation autoritaire

Rivalités politiques, dépendance économique à l’État, connivence entre grandes entreprises et pouvoir fédéral, pressions sur la liberté d’expression… Les signes d’une dérive autoritaire sont-ils en train de s’accumuler sous nos yeux ? Ont-ils déjà franchi la ligne rouge ?

« Dans tout régime autocratique, les détenteurs du pouvoir deviennent de plus en plus tyranniques à mesure qu’ils font l’expérience des délices que le pouvoir peut offrir. Puisque le pouvoir sur les êtres humains se manifeste en les contraignant à faire ce qu’ils préféreraient ne pas faire, l’homme mû par l’amour du pouvoir est davantage enclin à infliger de la souffrance qu’à permettre le plaisir. » — Bertrand Russell, conférence du prix Nobel de littérature, 1950

Sommes-nous devenus des fascistes ?

Ce message, pour le moins étrange, du représentant Tom Massie a retenu notre attention :

« Je ne suis pas suicidaire. Je mange sainement. Les freins de ma voiture et de mon camion sont en bon état. Je respecte une stricte discipline en matière d’armes à feu et je ne pointe jamais une arme sur qui que ce soit, y compris moi-même. Il n’y a pas de bassin profond dans ma ferme et je suis plutôt bon nageur. »

Était-il en train de plaisanter ? Ou cherchait-il à nous dire quelque chose ? À suggérer que s’il lui arrivait malheur, il ne s’agirait pas d’un suicide ?

Cet homme est une épine dans le pied de Trump. Le président américain ne l’apprécie guère.

Dans le règne animal, les mâles dominants chassent souvent leurs rivaux. Primates, phoques, oiseaux… Tous se battent, parfois jusqu’à la mort, pour avoir le droit de s’accoupler.

Historiquement, les humains de haut rang ont également pris pour cible leurs rivaux. Frères, sœurs, cousins – même ceux qui n’étaient pas encore nés – pouvaient être perçus comme des menaces et éliminés.

Dans les sociétés « fascistes » modernes, les opposants tombent des fenêtres du sixième étage (deux colonels russes l’an dernier), sont empoisonnés (Navalny, Litvinenko) ou voient leur avion s’écraser mystérieusement (Prigojine).

Dans notre société, que nous pensons beaucoup plus civilisée, les challengers ne sont pas (encore) assassinés. Certes, il arrive que des personnes jugées particulièrement menaçantes soient éliminées — c’est ce que beaucoup pensent être arrivé à Jeffrey Epstein. Mais, le plus souvent, les rivaux sont diffamés et marginalisés.

Trump traite Massie de « crétin ». Il surnomme Newsom « Newscum », etc. Et/ou bien le système judiciaire peut être retourné contre les opposants : Kelly, Comey, James, Bolton, Powell…

La presse, elle aussi, est soumise à des restrictions croissantes, qu’elle s’impose parfois elle-même – et que le gouvernement renforce.

Sous Biden, il fallait veiller à ne pas dire de « mauvaises » choses sur les homosexuels, les personnes handicapées, les transgenres, les Noirs, les Indiens, les « Orientaux », les personnes obèses ou les handicapés.

Aujourd’hui, il faut éviter tout propos susceptible d’être perçu comme négatif à l’égard d’Israël. Et le ministère de la Justice recherche les personnes qui critiquent les autorités fédérales :

« La Sécurité intérieure demande aux réseaux sociaux d’identifier les comptes anti-ICE.

Le ministère a envoyé à Google, Meta et à d’autres entreprises des centaines d’assignations à comparaître afin d’obtenir des informations sur des comptes qui suivent ou commentent l’Immigration and Customs Enforcement, selon des responsables et des techniciens. »

Dans l’ensemble de la presse dite « libérale », les experts dénoncent quotidiennement le « fascisme ». Il ne se passe presque pas un jour sans qu’une alerte ne soit lancée contre une prétendue prise de pouvoir fasciste.

Le danger est-il réel ? En sommes-nous déjà là ?

Charlotte Twight écrivait en 1975 :

« Pour maintenir son pouvoir et atteindre ses objectifs économiques, le fascisme cherche à rendre le peuple économiquement et psychologiquement dépendant du gouvernement. »

Qui, aujourd’hui, n’est pas dépendant du gouvernement ?

La Sécurité sociale. L’assurance maladie. La déductibilité des intérêts d’emprunt immobilier. Les taux d’intérêt administrés. Les prix artificiellement soutenus de l’immobilier et des marchés boursiers. Le complexe militaro-industriel. Les services de renseignement. Les universités. L’industrie pharmaceutique.

The Independent Review résume :

« Le fascisme, tel qu’il est généralement compris et tel que Charlotte Twight le décrit, est un système dans lequel ceux qui détiennent le pouvoir politique dominent ceux qui exercent une activité économique, utilisant ce pouvoir pour subordonner l’activité économique aux objectifs de l’élite politique. »

Les hommes les plus riches des États-Unis ont soutenu Trump lors de son investiture. Les grandes entreprises sont si étroitement liées au gouvernement fédéral qu’il serait difficile de glisser une feuille de papier entre eux.

Google, Meta, Amazon, Nvidia — tous se conforment au pouvoir réglementaire fédéral. TikTok est désormais contrôlé par des acteurs redevables aux autorités américaines. CBS appartient à un allié de Trump.

Jeff Bezos semble lui aussi avoir évolué. Son projet Blue Origin dépend de licences, de contrats et d’autorisations fédérales. Il a mis fin au soutien du Washington Post à l’adversaire de Trump et a versé un million de dollars pour financer l’investiture présidentielle.

Alors…

Y sommes-nous déjà ?

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