La Chronique Agora

Entre Chine et USA, quel rôle pour l’Europe ? (3/3)

La Chine pousse ses pions au niveau mondial, tandis que les Etats-Unis, bien malmenés, tentent de reprendre leur place. Entre les deux, il y a l’Union européenne, dont la place dans la hiérarchie mondiale est mal définie.

En PIB par habitant, les Etats-Unis devancent tous leurs concurrents de la tête et des épaules. Mais ils sont aussi le pays le plus endetté au niveau national.

La différence avec l’Organisation de Shanghai pour la coopération (SCO), dont nous parlions hier, se situe au niveau de la parité du pouvoir d’achat, qui donne aux prix du marché une importance secondaire.

Si les prix varient considérablement au niveau régional, le coût des marchandises dans la SCO est, en moyenne, nettement inférieur à leur coût aux Etats-Unis et dans l’UE : ainsi, sur une base de PPA (parité de pouvoir d’achat), le PIB des SCO est nettement supérieur à celui des Etats-Unis ou de l’UE.

Les chiffres sont formels…

L’UE est incluse dans le tableau pour tenir compte du fait que, post-Brexit, elle ne peut plus être automatiquement considérée comme étant dans la sphère d’influence des Etats-Unis.

L’avenir commercial de l’UE réside dans ses liens commerciaux avec la SCO, à la fois en raison de sa dépendance énergétique à la Russie et de la présence de terminaux ferroviaires de la route de la soie dans différents Etats-membres. L’Union européenne cherche d’ailleurs à regrouper ses forces nationales sous un drapeau commun, afin de leur donner une identité européenne et d’assouplir ainsi les liens entre l’OTAN et les Etats-Unis.

Bien qu’elle ne représente pas une menace active à la puissance américaine, on peut envisager que l’UE ait un pied dans chaque camp en cas d’intensification de la guerre froide.

Quel rôle pour la SCO ?

La SCO est née en 2001 : elle prenait alors la forme d’un partenariat de sécurité entre la Russie et la Chine, et incorporait tous les « -stans » à l’est de la mer Caspienne.

Elle est l’émanation d’une organisation plus ancienne, le Forum des cinq de Shanghai, créé pour combattre le terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme. Elle sert aujourd’hui encore de plateforme pour des exercices militaires conjoints, mais aucun n’a eu lieu depuis 2007, et elle s’est transformée en un partenariat économique souple.

En plus des fondateurs du Forum de Shanghai, la SCO inclut aujourd’hui l’Inde et le Pakistan. Un statut d’observateur a été accordé à l’Afghanistan, au Bélarus, à l’Iran et à la Mongolie. Ces nations peuvent assister aux conférences de la SCO, mais leur participation reste très limitée.

Les partenaires de dialogue incluent l’Arménie, l’Azerbaïdjan, le Cambodge, le Népal, le Sri Lanka et la Turquie : ces nations peuvent participer activement aux conférences de la SCO et ce statut est considéré comme préliminaire à celui de membre de plein droit.

L’Egypte et la Syrie ont aussi demandé le statut d’observateur, et Israël, l’Irak et l’Arabie Saoudite celui de partenaire de dialogue. En dehors des nations d’Asie du Sud-Est, d’ores et déjà dominées par la diaspora chinoise, les membres de la SCO et leur sphère d’influence couvrent la quasi-totalité de l’île-monde d’Halford Mackinder (abordée hier), à l’exception de l’Union européenne.

Les partenaires des Etats-Unis se raréfient

C’est la réalité à laquelle l’hégémonie américaine doit faire face. Vingt et une nations de toute l’Asie ont formé une alliance non-américaine, ou sont en passe de la rejoindre. Toutes les autres nations européennes et asiatiques sont sous la sphère d’influence commerciale de la SCO, quand elles ne lui sont pas aussi politiquement affiliées.

Il est de plus en plus difficile de déterminer quels pays sont encore dans la poche des Etats-Unis, à l’exception de leurs partenaires du « Five Eyes » (le Canada, le Royaume-Uni, l’Australie et la Nouvelle Zélande). Ce simple fait limite gravement l’action américaine contre la Chine, et, dans une moindre mesure, contre la Russie.

On ne peut pas pour autant affirmer qu’une attaque contre un Etat-membre serait une attaque contre tous : leur coopération est fondamentalement économique plutôt que militaire. Mais comme nous l’avons dit plus haut, la fonction de la SCO est d’éliminer le terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme. En effet, l’Inde et le Pakistan s’affrontent au Cachemire, et la Chine et l’Inde ont des conflits frontaliers en Himalaya.

Reste que toute tentative américaine, par exemple, de pousser l’Inde à se retirer de la SCO, provoquerait inévitablement des problèmes à plus grande échelle, voire une réaction de la part d’autres membres.

La guerre froide que nous traversons représente plusieurs défis majeurs pour le gouvernement Biden et pourrait bien coûter à l’Amérique son statut hégémonique.

Les tentatives du gouvernement Trump de freiner le développement commercial et technologique de la Chine n’ont pas abouti : elles ont au contraire encouragé la Chine et la Russie dans leurs velléités de résistance et les ont poussées à tourner le dos, dans la mesure du possible, à l’Amérique et à son dollar.

Leurs principaux conseillers sont (ou devraient être) pleinement conscients des pièges de la dette et de l’inflation auxquels les Etats-Unis doivent faire face, tout comme l’Union européenne.

Que va faire la Chine ?

Après l’annonce par la Fed, en mars dernier, de l’accélération des politiques d’expansion monétaire, la Chine a augmenté ses achats de matières premières, indiquant ainsi qu’elle préférait stocker des marchandises plutôt que des dollars. Elle devrait continuer sur cette voie étant donné son stock de dollars existant et le montant de sa dette libellée en dollars.

Son dilemme n’est pas seulement la fragilité de l’économie américaine, mais aussi celle de l’UE, qui est un échec du point de vue à la fois économique et politique, pour peu que l’on analyse sa situation de manière impartiale. La Chine ne voudra pas être accusée d’avoir provoqué une série d’événements qui nous poussera tous à relire notre exemplaire oublié de La Route de la servitude, de Hayek.

L’Histoire suit son cours, et le risque d’un effondrement du dollar et d’une crise équivalente de l’euro augmentent (pour des raisons différentes).

Pour que la théorie de Mackinder soit avérée, et pour que le partenariat sino-russe en prenne le contrôle, les cigales et leurs planches à billet devront faire face à une méga-crise.

L’Histoire et la théorie économique a priori confirment que ce scénario est probable. Le Plan B de la SCO sera la poursuite du Plan A, né du Forum des cinq de Shanghai : faire de l’île-monde une unité distincte, indépendante des périphériques – plus particulièrement des « Five Eyes ».

En matière monétaire, elle devra s’éloigner des méthodes occidentales et des monnaies sans étalon. Entre eux, ses membres détiennent des stocks nationaux d’or, déclaré ou non, suffisant pour soutenir le yuan et le rouble. Si ces deux monnaies peuvent être librement converties en or, elles seront acceptées partout, et leurs anciens ennemis de la guerre froide pourront grâce au commerce se tracer un nouveau chemin vers la prospérité.

Les Etats-Unis ont, ou affirment avoir, suffisamment de métal jaune pour revenir à l’étalon-or en cas d’effondrement du dollar, mais pour que cette hypothèse soit crédible, il leur faudrait radicalement diminuer les dépenses, revoir à la baisse leurs ambitions géopolitiques et faire revenir le budget à l’équilibre.

Avec un peu de chance, c’est ainsi que prendra fin la nouvelle guerre froide.


Article traduit avec l’autorisation du Mises Institute. Original en anglais ici.

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