Les marchés s’enferrent dans un aveuglement militant sur le chômage, le pétrole et l’inflation. Derrière l’euphorie des indices, les signaux d’alerte s’accumulent. Mais Wall Street préfère encore croire au scénario confortable d’une économie assez faible pour faire plier la Fed, sans être assez fragile pour faire vaciller les marchés.
Le pont du 4 juillet — célébration de l’Independence Day, le 250e du nom — promettait d’être boursièrement glorieux quelques minutes après la publication du NFP, le rapport mensuel sur l’emploi, jeudi dernier, avec 24h d’avance.
Aucun chiffre autre que celui publié ce jeudi 2 juillet à 14h30 n’aurait pu davantage correspondre aux attentes de Wall Street et du marché obligataire !
Suffisamment mauvais pour calmer les craintes de surchauffe inflationniste, mais pas suffisamment désastreux pour alimenter le sentiment que le plein emploi apparent n’est qu’une fiction statistique — elle l’est, nous allons le démontrer — qui masque une détérioration structurelle persistante du marché du travail américain.
Le total des créations d’emplois non agricoles a largement déjoué les attentes, avec 50 % de créations en moins que prévu : +57 000 en juin — le chiffre le plus faible depuis février — au lieu des 114 000 qui faisaient consensus. Et, pour enfoncer le clou, le BLS (Bureau of Labor Statistics), qui produit ces chiffres mensuels, a également revu à la baisse de 43 000 puis de 31 000 les créations des mois de mai et d’avril.
Et, plus inquiétant que la différence d’environ 120 000 par rapport aux attentes sur les trois derniers mois, le secteur privé — hors emplois liés à la santé, qui sont semi-publics et largement subventionnés à l’échelon fédéral — affiche une destruction d’emplois de manière récurrente.
Mais le diable se niche dans les détails : si les embauches restent à un niveau élevé — les « ouvertures de postes » ou « JOLTS » ont progressé en mai dernier —, il faut disséquer les chiffres du BLS pour saisir l’ampleur de la détérioration des paramètres de l’emploi.
Le BLS ne fait pas la différence entre la signature d’un CDI à plein temps, un CDD renouvelé chaque semaine — cela fera quatre « embauches » dans le mois ! — ou, pire, un mini-job précaire rémunéré quelques heures par semaine.
Et c’est là que le statisticien un minimum rigoureux tombe sur l’éléphant dans le corridor : ce sont plus de 2 millions d’emplois à plein temps qui ont disparu en un an, soit presque 200 000 par mois, compensés par la progression des embauches à temps partiel, qui agit comme un cache-misère.
L’illusion est opportunément entretenue par la modicité du taux de chômage, tombé encore plus bas qu’en mai (-0,1 %, à 4,2 %) : dans un contexte « normal » d’expansion économique, un tel score traduit du plein emploi, à la limite de la surchauffe économique.
En 2026, il y a moins de demandeurs d’emploi, non pas grâce à la prolifération des embauches… mais parce que de nombreux candidats ont renoncé à chercher.
Et le tableau aurait été bien plus sombre depuis fin février — début du conflit dans le Golfe — si les préparatifs de la Coupe du monde de football n’avaient dopé les recrutements dans les secteurs du tourisme, des transports et de l’hôtellerie-restauration (+61 000 jobs).
Une fois le Mondial terminé, mi-juillet, les contrats à temps partiel toucheront à leur terme par dizaines de milliers ; les chiffres du mois d’août risquent d’être négatifs.
De nombreux gérants de fonds obligataires le savent, mais ils ne vont pas le claironner sur les plateaux TV : les midterms s’annoncent déjà assez compliquées pour Trump, avec la flambée des prix à la pompe qui dément ses promesses de hausse du pouvoir d’achat.
Il est délicat, pour des institutionnels qui travaillent main dans la main avec le Trésor et la Fed, de venir démontrer par A + B qu’avec ou sans guerre, avec ou sans flambée des carburants, le retour des « bons emplois », bien rémunérés, des Trente Glorieuses, n’a jamais vu le jour depuis l’annonce des nouveaux « tarifs » de début avril 2025.
La hausse des droits de douane infligée au monde entier non seulement ne protège pas les emplois à plein temps existants, mais surtout n’en crée pas de nouveaux, ou si peu : +91 000 créations nettes « plein temps + temps partiel » dans les entreprises privées depuis le 1er janvier.
Et le temps partiel, pour des Américains à revenus modestes, n’est pas un choix de vie pour mieux profiter de ses loisirs !
Une large part de la perte de « confiance » des ménages américains, la chute des « intentions d’achat » dans les récentes enquêtes — University of Michigan, Conference Board, antennes locales de la Fed, etc. — provient de ce constat des pertes massives d’équivalents de nos CDI.
La tech et l’IA sont les plus gros destructeurs d’emplois : pour Meta et Oracle, cela se chiffre en dizaines de milliers.
Kevin Warsh devrait en tenir compte, même si son premier FOMC a été l’occasion de mettre l’accent sur la lutte contre l’inflation : aucune action de la Fed n’est attendue fin juillet, le 29, et le consensus visant un statu quo vient de passer de 68 % à 80 %. La probabilité pour le mois de septembre retombe de 67 % à 55 %, selon le baromètre FedWatch de CME Group.
L’interprétation des chiffres de l’emploi et de la baisse du pétrole — WTI retombé vers 68 $/baril — est assez schizophrénique à Wall Street : l’euphorie des gérants « actions » ne se propage pas au compartiment obligataire, bien au contraire.
Les taux ont continué de se dégrader après le NFP, et le 10 ans US s’est tendu de +7,5 points en hebdo ; le 30 ans affichait 11 points de hausse à l’issue d’une semaine écourtée, soit près de +3 points par jour.
Et nous en revenons au télescopage de deux forces antagonistes : le verbe de Trump, qui plombe le prix du baril, et la réalité des exportations de pétrole, qui restent nettement inférieures à leurs niveaux d’avant-guerre, les capacités de raffinage étant déjà surexploitées aux États-Unis, ce qui rend compliqué — sinon impossible — de reconstituer les réserves stratégiques et commerciales de carburant, diesel et kérosène notamment, dans un contexte d’activité économique mondiale demeurant soutenue.
Dans ce contexte, les prix du pétrole « papier » devraient finir par remonter au contact des 75 $ à 80 $ affichés en ce moment même par le prix du pétrole « physique »… et à condition que les médias continuent à se montrer discrets sur la pénurie de diesel qui sévit déjà en Russie — capacités de raffinage détruites par l’Ukraine grâce à la précision des tirs de drones guidés par les « systèmes » occidentaux — et sur l’épuisement des réserves stratégiques américaines et européennes.
Cependant, les marchés excellent à prolonger leur fuite en avant — nouveaux records absolus pour l’Euro Stoxx 50 et le CAC 40 dividendes inclus ce matin même — devant les pertes massives d’emplois à plein temps aux États-Unis, l’effondrement des embauches en France et en Europe, les pressions inflationnistes persistantes, les prix fictifs du pétrole « papier », largement faussés par des ventes à découvert massives… en fait les plus massives de l’histoire, sur fond de choc d’offre également le plus massif de l’histoire.
Les shorts pourraient se faire littéralement désintégrer au moindre incident au Moyen-Orient.
Ils comptent désormais sur la capacité des médias à les dissimuler ou à en minimiser la portée… mais aucun mensonge par omission ne rajoute un seul baril de diesel sur le marché ou dans les réserves des États-Unis. Les spécialistes repoussent désormais à fin 2027 la reconstitution des stocks stratégiques à leurs niveaux de fin février 2026.
