La Chronique Agora

L’économie allemande et la fin du « modèle mercantiliste »

Les perspectives de l’Allemagne ne sont pas bonnes – et cela pour des raisons structurelles, qui dépassent les simples obstacles conjoncturels.

Avec des perspectives de 0,5% de croissance en 2019 et 1,5% en 2020, l’économie allemande, longtemps locomotive de l’Europe, prend un sérieux coup sur le museau, comme nous l’avons vu il y a quelques jours.

S’agit-il d’un simple accident de parcours ou bien d’un problème plus profond ?

D’un monde taillé sur mesure pour les pays « mercantilistes » à une économie de services et de chaînes de valeurs régionales

Le vrai problème pour l’Allemagne, c’est que le monde est en train de changer. Comme vous pouvez le constater sur le graphique ci-dessous, on assiste à l’échelle globale à « un retournement cyclique à la baisse dans l’industrie [alors] que la croissance vient des services », comme l’explique Natixis.

Le modèle de croissance allemand repose en effet sur l’exportation de produits industrialisés (automobiles, biens d’équipement, biens intermédiaires et même biens de consommation) dans le reste du monde, et le gain de parts de marché dans le cadre de cette compétition.

Or, comme le relève Natixis :

« [L’Allemagne va] subir aujourd’hui un fort retournement à la baisse de [son] économie avec :
– le retour de chaînes de valeur mondiales à des chaînes de valeur régionales ;
– le recul, cyclique et structurel, de la demande mondiale pour les produits industriels.  

Il faut donc être aujourd’hui pessimiste pour les pays ‘mercantilistes’».

Pour ce qui est de la première de ces deux évolutions, elle s’explique par la hausse des coûts de production dans les pays émergents, l’exigence de contenu local dans les productions formulée par les gouvernements et la hausse anticipée des coûts de transport, qui ont pour effet de rendre les organisations mondiales de la production inefficaces, d’où leur remplacement progressif par des organisations régionales.

Le recul de la demande pour les produits industriels a quant à lui deux composantes, comme l’explique encore Natixis : 

« – une composante cyclique, la saturation des besoins pour les voitures, les biens d’équipement industriels ;

– une composante structurelle, la déformation du monde vers une économie de services avec une faible progression de la demande pour les produits industriels. » 

Sans compter que l’Allemagne est victime de son manque d’adaptation aux évolutions de la demande de produits industrialisés. Natixis explique que « la spécialisation productive de l’Allemagne n’est plus porteuse, avec le poids très important de la ‘vieille industrie’ (automobile, biens intermédiaires-chimie, équipements industriels). »

L’Allemagne, le Japon et la Chine sont dans un bateau…

L’Allemagne n’est pas la seule économie à être exposée à cette évolution de fond : le Japon et la Chine ont adopté une stratégie de croissance similaire.

Ce sont toutes les trois des économies « mercantilistes ».

Au travers de la faiblesse de leur industrie et du recul de leur croissance, on constate que ces économies sont déjà en train de s’affaiblir.

« La spécialisation industrielle intégrée dans les chaînes de valeur mondiales des pays mercantilistes devient donc doublement défavorable », et de telles économies ont vocation à « souffrir », pour reprendre les termes de Natixis.

Rappel important : ces économies déclinent alors même que leurs autorités monétaires respectives les gardent sous perfusion et que l’endettement de l’économie mondiale n’a jamais été aussi élevé en temps de paix.

Il faut également avoir à l’esprit que les chiffres chinois sont « sujets à caution », pour dire les choses poliment. 

L’Allemagne va-t-elle tomber à l’eau ?

Pour ce qui est de l’Allemagne, à long terme, Natixis ne donne pas cher de son modèle de croissance :

« On voit aujourd’hui en Allemagne l’effondrement du modèle mercantiliste : le commerce mondial ralentit, l’Allemagne perd des parts de marché, ses industries traditionnelles souffrent. Si la croissance ne peut plus être tirée par les exportations, elle devient très faible puisque, avec le niveau élevé de l’épargne, la demande intérieure est elle-même faible ».

Peu importe donc que la croissance allemande soit au-dessus de 1% en 2020 : la tendance à la baisse de l’activité économique dans les pays mercantiliste est bien là, a fortiori chez ceux d’entre eux qui restent spécialisés dans la « vieille industrie ».

L’Asie ayant pivoté plus vite que les économies de la Zone euro vers les nouvelles industries de pointe, il y a bien des raisons de penser qu’elle se désindustrialise moins vite que la vieille Europe.

Voici le sombre tableau que dresse Natixis pour notre continent :

 « La Zone euro se désindustrialise déjà aujourd’hui avec la baisse mondiale de la demande pour les produits industriels, avec les délocalisations vers les émergents, avec l’insuffisante modernisation des entreprises industrielles de la Zone euro, avec les difficultés de recrutement de l’industrie.

 Nous pensons que la désindustrialisation de la Zone euro va s’accélérer avec la contraction du secteur automobile [une composante très importante de l’industrie européenne] qui vient de la transition rapide des voitures à moteur thermique vers les voitures électriques, dont les batteries électriques sont fabriquées presque exclusivement en Asie.

 La perte induite de valeur ajoutée et d’emploi dans le secteur automobile est un choc de taille macroéconomique qui risque d’accélérer fortement la désindustrialisation de la Zone euro. »

Ouille.

Pour ne rien arranger, les dissensions politiques au sein de l’UE ont conduit l’Italie à se positionner comme la porte d’entrée du programme « Route de la soie » en Europe, ce qui permettra à nos voisins transalpins de recevoir de la Chine le soutien financier que leur refusent leurs voisins européens.

Si avec ça l’Allemagne n’a pas compris que la Chine veut se substituer à ses BMW, ses Mercedes et ses machines-outils au sein du marché européen…

Même les épargnants Allemands paniquent… mais nos dirigeants n’ont toujours d’yeux que pour Berlin !

Les Allemands sont les champions d’Europe de l’épargne. Ce phénomène est-il idiosyncratique à « l’âme du peuple allemand », ou bien les épargnants d’outre-Rhin ont-ils de bonnes raisons de s’inquiéter ?

Comme l’explique Natixis, nos voisins ne sont pas dupes de la situation que traverse leur pays, laquelle n’est pas faite que d’excédents budgétaires et de taux chômage structurel. Voici ce qu’écrit la banque :

« On observe en Allemagne une forme de ‘panique’ : forte hausse du taux d’épargne des ménages, excédent budgétaire très important, ce qui révèle l’inquiétude au sujet de l’avenir. »

Les raisons de s’inquiéter ne manquent pas. Il y a déjà celles que l’on a énumérées : compétitivité-coût en dégradation depuis 10 ans, spécialisation productive dans la « vieille industrie ».

Mais il y a aussi les autres, en particulier une croissance potentielle faible soutenue par la seule immigration, du fait de gains de productivité au ras des pâquerettes.

Voyez donc :

Je vous laisse apprécier la conclusion de la banque :

Et encore Natixis n’a-t-elle pas pris en considération les 900 Mds € de créances Target2 que les élites allemandes s’inquiètent de ne jamais revoir… ni l’état du système bancaire allemand avec des mastodontes du type Deutsche Bank qui ne sont pas ce qui se fait de plus fringant en matière de santé financière.

En écho à un l’un de mes précédents billets où j’évoquais le Brexit et la chimère du « couple franco-allemand », je vous livre cette réflexion du bloggeur Franck Boizard, laquelle me semble tout à fait appropriée :

« Je ne comprends vraiment pas l’intérêt d’attacher notre destin à un pays sans avenir, en complet naufrage démographique. »

Reste la question suivante : les difficultés des économies mercantilistes profitent-elles aux économies non-mercantilistes, comme la France ou l’Italie ?

Je vous propose de nous retrouver prochainement pour en discuter.

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