L’IA ne se finance plus seulement avec les profits des géants de la tech : elle se finance désormais à crédit, à une échelle vertigineuse. Mais après des mois d’euphorie, les premiers signes de saturation apparaissent sur le marché obligataire — et ils pourraient bien annoncer un changement de régime.
Depuis un peu plus d’un an, les placements de dette des grands acteurs de l’IA ont connu une hausse faramineuse. Si les hyperscalers ont pu dans un premier temps financer leurs investissements en mobilisant leurs bénéfices, les montants nécessaires pour construire les centres de données toujours plus imposants ont rapidement dépassé leur capacité à générer des liquidités.
Il a donc fallu recourir au marché de la dette, et les placements obligataires ont bondi. Dès la fin de l’année 2025, nous attirions votre attention sur le fait que le stock de dette lié à l’IA était devenu systémique. Les premiers mois de l’année 2026 furent placés sous le signe d’un optimisme toujours plus débridé, et les 150 Mds$ de dette émis en 2025 font bien pâle figure face aux 225 Mds$ émis sur les six premiers mois de l’année selon S&P Global.
L’agence prévoit même que le montant des émissions atteindra les 400 Mds$ sur l’année 2026. Comme lors de la bulle du crédit des années 1990 ou de la crise des subprimes, impossible de savoir combien de temps le jeu des chaises musicales durera. Le marché obligataire est ainsi fait que des emprunteurs, même foncièrement insolvables, peuvent continuer à émettre de la dette aussi longtemps qu’il existe des investisseurs crédules pour les financer – ce qui fait d’ailleurs le bonheur de nos États impécunieux.
Mais dans la torpeur estivale, un signal d’alarme important a retenti.
Le géant Amazon, qu’on ne peut pourtant pas considérer comme le maillon faible du secteur de l’IA, a vu le marché obligataire bouder une émission de 25 Mds$. Alors que la dette d’Oracle, l’un des premiers acteurs de la tech à miser sa survie sur le devenir du marché de l’IA, a vu sa valeur s’effondrer de manière continue depuis l’an passé, la défiance gagne désormais les plus grands noms de la cote.
Depuis la fin d’année dernière, le marché croit de moins en moins en la capacité d’Oracle à rembourser les prêts contractés pour financer les infrastructures d’IA. Ici, la valeur sur le marché secondaire de son obligation d’échéance 2055, qui sert pourtant un rendement facial de 5,95 %. Infographie : Deutsche Börse
Quand le marché frôle l’indigestion
Le mois dernier, Amazon a demandé aux prêteurs obligataires 25 Mds$ pour financer ses data centers. L’offre faisait suite à un placement de 37 Mds$ au mois de mars qui s’était déroulé sans encombre et aurait dû, au vu des montants levés ces derniers mois par les grands noms de la tech, être un non-événement.
Amazon avait d’ailleurs tout fait pour s’assurer du succès de son placement.
Pour que les prêteurs aient intérêt à souscrire aux nouvelles obligations plutôt qu’à investir dans les souches existantes qui s’échangent sur le marché secondaire, les émetteurs ont pour habitude d’offrir une prime de rendement par rapport aux obligations équivalentes déjà en circulation. Habituellement, cette prime d’émission représente entre 3 et 5 points de pourcentage. Pour s’assurer du succès de son placement, Amazon avait sorti le chéquier et offert entre 10 et 22 points de pourcentage aux nouveaux souscripteurs.
Mais cette générosité n’a pas suffi à faire retrouver l’appétit aux investisseurs. Alors que ce type d’émission recueille habituellement des engagements représentant quatre fois le montant demandé, le carnet d’ordres n’a atteint que 41 Mds$. L’émission a donc été couverte à hauteur de seulement 1,6 fois le montant attendu – un véritable signal de défiance des prêteurs.
Vers un effondrement du château de cartes capitalistique
À Wall Street, le marché obligataire est considéré comme plus sage que le marché actions. Parce qu’il est peu pratiqué par les particuliers, et parce que les grosses mains qui interviennent travaillent sur le temps long, ses signes d’humeur sont écoutés avec attention par les entreprises.
Mais cette fois, impossible de faire machine arrière.
Selon JPMorgan, les investissements nécessaires pour suivre les feuilles de route publiées par les grands noms de l’IA se montent à 5 500 Mds$ d’ici la fin de la décennie. Et selon une étude de Nikkei parue cet été, les géants américains de la tech feraient déjà face à plus de 1 350 Mds$ d’engagements.
À cette somme doivent être ajoutés plus de 300 Mds$ de dette cachée qui n’apparaissent pas au bilan, et qui correspondent aux promesses d’achat de matériel signées (et encore non financées). Moody’s est encore plus pessimiste et comptabilise 820 Mds$ de dépenses hors-bilan à venir sur les centres de données.
Au total, la construction du gigantesque château de cartes de 5 500 Mds$ a déjà largement débuté. Les 1 500 à 2 500 Mds$ déjà engagés vont devoir être remboursés d’une manière ou d’une autre… et il est impossible pour les hyperscalers de faire machine arrière sous peine de mettre leur survie en péril.
Une seule solution s’offre à eux : accélérer à mesure que le mur se rapproche, en espérant que la vitesse prise avant l’impact parvienne à le faire voler en éclats. Les émissions obligataires liées à l’IA devront donc continuer coûte que coûte… jusqu’à ce que le marché signe la fin de la partie, et que les carnets d’ordres ne parviennent plus à couvrir la demande lors des placements.
Ce n’est que lorsque les souscriptions seront couvertes à moins de 100 % que les entreprises seront contraintes de faire cesser cette hausse exponentielle de l’endettement pour financer des dépenses non rentables. Exactement la situation dans laquelle se trouvent nos États en faillite… avec les mêmes conséquences pour les malheureux investisseurs qui se seront exposés à ces signatures.
Dans le même temps, les entreprises qui ont fait le pari d’éviter les dépenses inconsidérées dans les infrastructures, comme Apple, auront un avantage économique considérable. Alors que leurs concurrents auront le plus grand mal à faire face à leurs engagements passés, elles pourront s’appuyer sur un bilan sain pour procéder à des rachats à vil prix. Parfois, pour gagner, mieux vaut ne pas participer.
