La Chronique Agora

De l'eau, des tapis et des épines de cactus

** Nous sommes de retour de nos vacances en Argentine — et quelles vacances !

* Nous nous sommes rassemblés à Buenos Aires… puis nous sommes partis dans les Andes.

* Notre ranch est aux frontières extrêmes de l’habitat humain. S’il faisait plus sec ou plus chaud, l’endroit se recroquevillerait et s’envolerait au vent… ce qui semble d’ailleurs être en train de se produire.

* "C’était bien mieux il y a vingt ans, ici", expliqua Jorge, le contremaître du ranch. "Toute la vallée était verte, au printemps. On pouvait engraisser le bétail et le vendre à la fin de l’été. Mais il y a moins d’eau, à présent. Cela fait près de deux ans qu’il n’a pas vraiment plu. A moins qu’on ait bientôt de la pluie, il va falloir vendre le troupeau".

* Selon les prédictions des scientifiques, les régions sèches près des tropiques vont devenir plus sèches encore. Nous ne savons pas si nous y croyons. Mais c’est bien ce qui semble se produire ici. A cette époque de l’année, seul un filet d’eau descend des Andes. Le ranch tout entier… les arbres, les gens, le bétail, l’herbe… tous survivent grâce à cette eau.

* "Oui, et il y avait plus de gens, aussi. Regardez cette maison, là-bas. Une famille y vivait. Et une autre juste dans la vallée. Il y a des maisons abandonnées partout, dans la région. Les gens ont déménagé parce qu’ils n’arrivaient plus à vivre. Pas assez d’eau".

* Nous étions partis à cheval dans une petite vallée à environ deux heures du ranch principal. La dernière fois que nous y étions, le petit rio qui y coulait avait un joli flot. Cette fois-ci, on aurait pu gratter une allumette sur les galets de son lit.

* Jorge leva la tête. Le ciel était clair et bleu. Seul un petit nuage flottait au-dessus de l’une des montagnes toutes proches.

* "Oui, c’est bien dommage. Le prix du bœuf a bien grimpé — mais nous n’avons guère de bœuf à vendre. Nos vaches sont maigres. Je ne sais pas ce qu’elles mangent. Il n’y a pas d’herbe. Bien entendu, nous avons acheté du foin… mais ce n’étaient que des rations d’urgence".

* Votre correspondant a acheté son ranch en pensant que le bétail valait mieux, pour placer son argent, qu’un compte en banque. Nous pouvons avoir des dollars… ou des livres sterling… ou des euros, dans un compte en banque — mais nous ne les apprécions pas particulièrement.

* Ceci dit, les dollars n’ont pas besoin d’eau. Ou d’herbe.

* Et on ne se fait pas mal en les contrôlant.

** Nous avons déjeuné dans la vallée, puis nous sommes retournés vers le ranch. L’air était si rare, et le soleil si fort, que votre correspondant éprouva un léger vertige. C’est peut-être pour cela qu’il pensa pouvoir monter sur son cheval comme un cavalier de rodéo. Mais à peine avions-nous passé notre pied gauche dans l’étrier que Muerte… si c’était bien son nom… s’est éloigné. Plutôt que de tirer sur les rênes et de forcer notre monture à se tenir tranquille, nous avons essayé de monter au vol. Un cavalier plus expérimenté y serait peut-être parvenu. Mais lorsque votre rédacteur se mit en selle, le vieux Muerte commença à ruer, et nous avons décollé la tête la première, pour faire une sorte de vol plané se terminant dans la poussière brûlée de soleil.

* Jorge descendit de son cheval, l’air soucieux.

* "Señor Bonner, vous allez pouvoir vous relever ?"

* Jorge avait une expression familière. Lorsque nous lui parlons, nous parlons toujours espagnol, bien entendu. Et notre espagnol n’est pas très bon. Jorge est trop poli pour rire. Non, il prend un air perplexe, comme pour dire : que diable êtes-vous en train d’essayer de raconter ?

* La veille, par exemple, nous avions voulu lui demander de ramener des desserts, en faisant les courses. Il existe un délicieux gâteau argentin appelé alfahore, fait avec du dulce de leche [sorte de confiture de lait, ndlr.]. Mais nous nous sommes trompé, et lui avons demandé de rapporter des alfombras pour le dessert. Il prit aussitôt cette expression. Des alfombras, ce sont des tapis. Nous venions de suggérer que nous aurions aimé manger des tapis pour le dessert.

* Couché sur le sol, nous avons compris sa question. Et nous savions qu’elle avait une réponse. Mais à cet instant précis, nous ne savions pas laquelle. Au lieu de nous lever, nous nous sommes contenté de rouler sur nous-même…

* "Oh… on ferait mieux d’enlever les épines de cactus d’abord", suggéra Jorge.

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