La Chronique Agora

Les banques centrales ont-elles encore de l’or ?

▪ L’aéroport de Paris doit être le plus efficace au monde. Notre taxi est arrivé à six heures du matin exactement. A 6h04, nous buvions un café en attendant de monter dans l’avion. En quatre minutes seulement, nous avions récupéré notre billet, passé la sécurité et atteint la porte d’embarquement.

A présent nous sommes dans notre siège… au-dessus des Pyrénées… en train de réfléchir.

Ces 10 000 dernières années, les humains ont essayé deux sortes de "monnaie" différentes. Ils commencé avec des échanges basés sur le crédit — "tu me donnes un poulet… je te dois quelque chose… je te rembourserai plus tard, peut-être en t’aidant à construire un nouvel abri". Ensuite, quand la société est devenue trop grande et étendue, ils sont passés à l’or et à l’argent-métal. L’avantage était évident : on n’avait pas besoin de se rappeler qui devait quoi à qui. On pouvait régler ses comptes directement. "Tu me donnes un poulet. Je te donne un petit morceau de métal. Tope-là".

Périodiquement, les gouvernements étaient tentés de revenir aux systèmes de crédit. En gros, ils émettaient des morceaux de papier — des reconnaissances de dette — et décrétaient que c’était de la "monnaie". Habituellement, ces systèmes hybrides commençaient avec un nantissement sur lequel appuyer le papier. Les émetteurs avaient généralement de l’or dans leurs coffres et acceptaient d’échanger le papier contre du métal à un taux fixe. On disait aux détenteurs de papier monnaie que ce dernier "valait de l’or".

Dans certains cas, les gens pensaient que les reconnaissances de dette valaient plus que de l’or. Lorsque John Law a lancé le système moderne de banque centrale en France, il a appuyé sa monnaie papier sur les actions d’une entreprise à but lucratif — la Compagnie du Mississippi. On pouvait prendre son morceau de papier et imaginer que sa valeur croîtrait en même temps que les profits de la société. Le problème, c’est que la Compagnie du Mississippi n’a jamais fait de profits. C’était un échec… et une escroquerie. Une brochure alléchante — et peu de vrais investissements. Lorsque les gens l’ont réalisé, ils ont voulu se débarrasser de leur papier aussi vite que possible. Le système s’est effondré en 1720 et John Law a fui la France.

Plus tard au 18ème siècle, les Français ont fait une nouvelle tentative. Cette fois-ci, le gouvernement révolutionnaire a appuyé sa monnaie fiduciaire sur les revenus des propriétés de l’Eglise qui avaient été saisies. Cela n’a pas duré longtemps non plus. Le système a explosé en 1796. Napoléon Bonaparte, qui était sur les lieux à l’époque, déclara que lui vivant, jamais il n’aurait recours à une monnaie papier irrachetable.

Visiblement, Richard Millhous Nixon n’avait pas reçu l’info. En 1971, il a changé le système monétaire mondial. A partir de cette date, il a été basé sur du papier monnaie irrachetable. Nous en sommes désormais à la 42ème année de cette nouvelle expérience de devise moderne basée sur le crédit.

▪ Tout va bien pour l’instant ?
Eh bien, oui… tant qu’on ne regarde pas de trop près.

Lorsqu’on a un système basé sur le crédit plutôt que sur du métal, un accord n’est jamais entièrement réglé. Tout dépend plutôt de la bonne foi et du bon sens des contreparties — y compris la première contrepartie de la planète : le gouvernement US. Ses billets, notes et bons sont les fondations du système monétaire. Mais ils ne sont rien de plus que des promesses — des instruments de dette émis par le plus grand débiteur de la planète.

Un système de crédit ne peut pas durer dans le monde moderne. Parce qu’à mesure que le volume de crédit augmente, la solvabilité des émetteurs décline. Plus ils doivent d’argent, moins ils sont capables de payer.

A mesure que le temps passe, le réseau de crédit s’étend dans toutes les directions, compliquant non seulement le présent mais aussi l’avenir. Il recouvre toute la société. Une personne doit de l’argent à une autre… qui en doit à une troisième… dont la dette a été promise à un quatrième… qui en dépend maintenant pour payer une cinquième dette… tout cela libellé dans les douteuses reconnaissances de dettes d’un sixième. Vous suivez ?

La dette totale des Etats-Unis représente désormais plus du double de ce qu’elle était — proportionnellement au PIB — en 1971. Le PIB lui-même a été stimulé par le crédit. Chaque fois que quelqu’un emprunte de l’argent pour le dépenser… ces dépenses apparaissent dans le PIB.

Tout ça semble très bien… sur le papier. Il y a une quantité limitée d’or. Mais il n’y a pas de limite raisonnable à la quantité qu’on peut créer de ce nouvel argent. A mesure qu’elle augmente, elle donne aux gens plus de pouvoir d’achat. Le PIB grimpe. L’emploi grimpe. Les prix grimpent, surtout les prix des actifs.

Evidemment, tout le monde aime un système basé sur le crédit… jusqu’à ce que le crédit tourne mal. A ce moment-là, les gens souhaitent avoir un peu plus de l’autre sorte de devise. Les gouvernements sages — s’il y en a — ne prennent pas de risques. Ils donnent peut-être la devise papier au peuple. Mais ils gardent de l’or pour eux-mêmes. Tout au long de l’Histoire, les gouvernements les plus puissants étaient ceux qui avaient le plus d’or.

▪ La règle d’or
"Rappelez-vous la règle d’or", avaient-ils l’habitude de dire. "Qui possède l’or dicte les règles".

Lorsqu’ils sont au pied du mur, c’est d’or que les gouvernements ont besoin, pas de reconnaissances de dette portant le portrait d’hommes célèbres.

Ce qui nous amène à l’idée principale des notes d’aujourd’hui.

La Grande-Bretagne a fameusement — et bêtement — vendu une bonne partie de son or au pire moment possible, à la fin des années 90, quand le cours était à un plancher de 20 ans.

Qu’en est-il des Etats-Unis ? Leur reste-t-il de l’or ? Telle est la question récemment posée par Eric Sprott :

"[…] les banques centrales du reste du monde (c’est-à-dire les banques centrales non-occidentales) ont augmenté leurs détentions d’or à un rythme très rapide, passant de 6 300 tonnes au premier trimestre 2009 à plus de 8 200 tonnes à la fin du premier trimestre 2013. Parallèlement, les stocks physiques ont rapidement décliné depuis le début 2013 […] et la demande physique de la part des acheteurs à grande et petite échelle reste solide".

"[…] la dernière décennie a vu se creuser un large écart entre l’offre d’or disponible et les ventes. La conclusion à laquelle nous sommes parvenus est que cet or a été fourni par les banques centrales, qui ont remplacé leurs détentions d’or physique par des droits sur l’or (or papier".

En analysant des chiffres des ventes d’or ces 12 dernières années, Sprott a remarqué qu’il y avait bien plus d’or vendu qu’extrait. D’où venait-il ? Une partie peut être facilement attribuée à la joaillerie et la détention privée. Mais généralement, le secteur privé achète et accumule l’or, il ne le vend pas. Les quantités mises sur le marché ont été si conséquentes que Sprott pense qu’elles ne pouvaient que venir des banques centrales. Mais si elles ont vendu des quantités aussi massives au cours des 10 dernières années, combien leur reste-t-il ? Peut-être pas grand’chose.

Ce ne serait pas étonnant. Les banques centrales occidentales sont pleinement engagées dans leur système de monnaie basée sur le crédit. Elles ont l’intention de s’y tenir. Et elles savent que démêler cet écheveau de crédit serait extrêmement douloureux. Vendre l’or durant le marché haussier des 12 dernières années semblait une manoeuvre extrêmement intelligente. Nous verrons à quel point c’était intelligent plus tard — quand le système basé sur le crédit s’effondrera.

Nous vous conseillons de garder votre or, cher lecteur. C’est le genre de monnaie qui fonctionne.

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