La Chronique Agora

L’automobile face au désamour des Français

Sales manager helping young couple to choose a new car in modern car showroom.

Alors que les ventes de voitures électriques donnent l’illusion d’un rebond, le marché automobile reste profondément fragilisé. Car le problème est plus profond : les Français achètent moins de voitures, les jeunes s’en détournent et la « sofa économie » installe une société de moins en moins mobile, pour qui la voiture n’est plus un objet de désir.

Dans son édition du 7 mai 2026, Le Figaro se réjouit de la « grande bascule des Français vers la voiture électrique ». Les ventes de modèles 100 % électriques, y est-il expliqué, « ont bondi de 48 % au cours des quatre derniers mois », et même de « 69 % sur le seul mois de mars par rapport à mars 2025 ».

Mais cette bascule est-elle un épiphénomène lié à la guerre dans le golfe Persique, et accentué par les subventions étatiques ? Ou est-elle là pour durer ? L’électrique va-t-il permettre au marché automobile moribond de rebondir enfin ?

Rien n’est moins sûr parce que le désamour pour l’automobile pourrait être une tendance de fond.

L’automobile : un marché en berne

L’Observatoire de l’Automobile 2026 de Cetelem livre des chiffres qui illustrent bien le déclin du marché en France, et plus largement en Europe.

« Avant la crise sanitaire, entre 2015 et 2019, le marché européen (Union européenne + Royaume-Uni) enregistrait environ chaque année entre 16 et 17 millions d’immatriculations de véhicules particuliers neufs. Entre 2020 et 2024, ce chiffre est tombé à 11,75 millions en moyenne. En cumulé sur ces cinq dernières années, le ‘déficit’ de renouvellement est ainsi supérieur à 20 millions de véhicules particuliers. »

En France, les ventes sont passées de 2,74 millions d’unités en 2019 à 2,16 millions en 2024. Si les ventes étaient restées égales entre 2019 et 2024, ce sont 3,16 millions de véhicules supplémentaires qui auraient été vendus sur la période.

En toute logique, la production de voitures particulières baisse aussi. En France, elle était de 1,66 million en 2019 ; elle n’était plus que de 910 000 en 2024, soit une chute de 45 % en cinq ans.

De nombreuses raisons expliquent cette baisse : tensions géopolitiques qui se multiplient, concurrence chinoise agressive, incertitude des ménages quant à l’avenir en lien avec l’accroissement des déficits publics et l’érosion du pouvoir d’achat. Et, à vrai dire, on ne voit pas aujourd’hui ce qui pourrait contrecarrer cette tendance.

Les chiffres des ventes de véhicules électriques donnés ci-dessus apparaissent comme une éclaircie dans un ciel bien sombre. Il ne faut pourtant pas se leurrer. Si le marché du véhicule électrique progresse fortement, pour ne pas dire de manière exponentielle, il reste encore un petit marché.

Véhicule électrique : une hirondelle ne fait pas le printemps

C’est d’abord un marché très fluctuant qui reste très sensible aux prix et aux subventions. Sur le premier point, la Chine domine et l’on s’efforce de limiter son emprise. Sur le second, nous savons que les finances publiques ont des capacités de plus en plus limitées.

Bien sûr, il y a la réglementation qui pousse à changer de motorisation, mais les Français restent sceptiques. Et surtout attentistes, pensant que – quoi qu’il arrive – les règles ne vont pas cesser de changer, surtout à l’approche de l’élection présidentielle. D’ailleurs, au sujet des politiques publiques d’aide à l’achat d’une voiture neuve, les Français affirment à 73 % qu’elles ne sont pas claires, selon l’Observatoire Auto de Cetelem, et qu’elles changent constamment (79 %). Ce qui, chacun en conviendra, va à l’encontre du but poursuivi.

Néanmoins, alors que les véhicules électriques représentaient 1,8 % des ventes de voitures en 2019, ils pesaient pour 14,7 % en 2024. Une proportion, si la tendance observée en ce début 2026 persiste, qui pourrait croître de manière significative cette année.

Mais, si la part des voitures électriques a augmenté de plus de 716 % en cinq ans, il ne faut pas perdre de vue que les ventes de ces véhicules sont passées de 50 000 en 2019 à 300 000 en 2024. Les pourcentages très élevés de croissance qui nous sont annoncés s’appliquent sur des volumes encore très bas.

Quoi qu’il en soit, les consommateurs interrogés par Harris Interactive dans le cadre de l’Observatoire Auto de Cetelem trouvent que les voitures neuves, électriques ou thermiques, sont trop chères (94 % des Français sondés), qu’elles ont beaucoup augmenté ces dernières années (88 %) et que ces augmentations ne sont pas justifiées (71 %). C’est ainsi que seulement 49 % des Français considèrent que les voitures neuves ont aujourd’hui un bon rapport qualité-prix.

Une tendance de fond : la « sofa économie »

Une opinion qui n’est pas partagée par les plus jeunes, qui louent le bon rapport qualité-prix des véhicules davantage que leurs aînés. C’est également le cas des habitants des grandes villes.

Mais on peut se demander si ces deux catégories de la population ne s’expriment pas ici sur des sujets qui ne les intéressent pas et qu’ils ne connaissent pas. En effet, les plus jeunes (18-35 ans) ne représentent que 13 % des acheteurs de véhicules neufs. L’âge moyen des acquéreurs d’une voiture neuve en France est de 54,3 ans. Pour certaines marques, comme Toyota, c’est même 60 ans.

Quant aux habitants des grandes villes, ils sont de moins en moins équipés. Selon l’Atelier parisien d’urbanisme (Apur), les habitants de la capitale possèdent 31 % de voitures de moins qu’en 1990. D’après l’Insee, le taux d’équipement automobile des Parisiens était de 31,8 % en 2022, alors qu’il était de 85 % pour l’ensemble des Français.

Peut-être que ces mêmes Français – les jeunes et les habitants des grandes agglomérations – qui affirment pouvoir acheter une voiture sans même l’essayer, comme ils achètent une vulgaire paire de chaussettes. C’est-à-dire à l’aveugle, ou presque.

Selon l’Observatoire Auto de Cetelem, 43 % des Français interrogés affirment qu’ils pourraient acheter une voiture neuve entièrement sur Internet (de la prise d’informations jusqu’à la livraison du véhicule, en passant par le paiement). Une proportion qui monte à 50 % en Italie, au Royaume-Uni et en Espagne, à 60 % en Allemagne et aux États-Unis, et même jusqu’à 79 % en Chine.

Voilà qui renvoie à une autre étude, réalisée par Harris Interactive pour BNP Paribas Personal Finance l’année dernière, qui met en évidence la « sofa économie » ou, si l’on préfère, les achats depuis son canapé. Les « consommateurs sofa », ce sont ceux qui réalisent des achats en ligne depuis leur domicile au moins une fois par mois, soit aujourd’hui 68 % des Français. Ils présentent, on s’en doute, des profils diversifiés. Quatre groupes ont été identifiés.

Le plus important, celui des « enthousiastes », représente 64 % des « consommateurs sofa ». Ils achètent depuis un smartphone (à 76 %), sur un canapé (45 %) et sur des plateformes d’e-commerce ou des marketplaces (51 %). Plutôt jeunes (39 % ont moins de 35 ans), en couple avec enfants (40 %), ils sont particulièrement sensibles au gain de temps qu’offre l’achat en ligne. Ils achètent principalement en soirée (35 %), mais ne craignent pas de le faire aussi sur leur lieu de travail ou d’études (54 %), voire dans les transports (51 %). Ils sont des précurseurs et utilisent déjà l’intelligence artificielle (IA) dans leurs achats.

L’autre groupe de taille importante, bien que presque trois fois moindre, est celui des « pragmatiques hybrides » (23 %). Eux achètent d’abord depuis un ordinateur portable (50 %), soit depuis un canapé (35 %), soit depuis un bureau (35 %), et très majoritairement sur des plateformes de e-commerce ou des marketplaces (73 %). Plutôt âgés (68 % ont 50 ans ou plus), en couple sans enfant (39 %), ils sont avant tout sensibles à la question du prix. Ils opèrent l’après-midi (40 %), et surtout pas dans les transports (14 %), ni au travail (18 %) pour ceux qui en ont encore un.

Les deux autres groupes, presque marginaux, sont les « contraints » (9 %) où les personnes de 65 ans ou plus sont surreprésentées et qui consomment avant tout des services bancaires et administratifs ; et les « explorateurs » (4 %), ceux qui consomment le moins mais sont séduits avant tout par la livraison à domicile.

Le consommateur avachi n’a pas besoin de voiture

Cette tendance de fond qu’est la « sofa économie » est, nous semble-t-il, une mauvaise nouvelle pour le marché automobile.

Il apparaît, en effet, que de plus en plus de personnes, essentiellement les jeunes bien sûr, rechignent à quitter ce canapé dans lequel ils se sentent si bien. Non seulement ils y font leurs courses, mais ils y travaillent aussi. Combien d’entre eux rêvent d’être à 100 % en télétravail ? Ils ne délaissent même plus le canapé pour se retrouver dans un lit. Que l’on ne s’étonne alors pas qu’ils ne fassent plus d’enfants. Bien qu’habitant une grande ville, ils ne prennent plus la peine de cuisiner ni de descendre jusqu’au coin de la rue pour acheter leur repas ; ils préfèrent se faire livrer. Que diable feraient-ils donc avec une voiture ?

Le seul espoir de voir cette population sortir de chez elle et (re)devenir un tant soit peu mobile réside peut-être dans la voiture autonome. Installés confortablement – pourquoi pas dans un canapé ? – ces jeunes pourraient continuer à utiliser leur smartphone sans danger pour les autres. Il est peu probable que cela soit bénéfique pour leur propre santé… mais c’est une autre histoire !

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