La Chronique Agora

Après l’euphorie, les comptes

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La frénésie autour de l’intelligence artificielle rappelle de plus en plus celle de la bulle Internet. Les capitaux affluent, les valorisations s’envolent et chaque dépense devient le revenu d’un autre acteur du secteur. Mais tôt ou tard, les investisseurs regarderont ce que toute cette machine produit réellement. Et avec 14 000 Mds$ déjà engagés ou valorisés autour de l’IA, le maigre filet de profits risque de ne pas suffire.

Quand l’argent ne coûte presque rien, les gens ont tendance à le traiter comme une voiture volée. Et avant même qu’on s’en rende compte, on la retrouve sur le toit, réduite à une carcasse calcinée.

C’est ce qui s’est produit lors de la bulle Internet de 1999-2000. Et c’est ce qui est en train de se reproduire aujourd’hui.

Les dépenses d’investissement jaillissent comme d’une conduite sous pression qui aurait éclaté. Ces investissements soutiennent le chiffre d’affaires et les bénéfices. Puis, vers la fin du cycle, les dépenses d’investissement ralentissent. Et lorsque les investisseurs commencent à regarder les bénéfices de plus près, ils découvrent qu’il n’y a pas grand-chose derrière.

Dans les années 1990, ce sont les merveilles d’Internet qui faisaient battre le cœur des investisseurs… puis leur faisaient mettre la main au portefeuille. L’idée, plus ou moins vague, était que les communications électroniques allaient tellement bouleverser nos vies qu’il était impossible d’investir « trop ». Le but était d’attirer le plus grand nombre possible de « paires d’yeux ». On trouverait bien plus tard comment les rentabiliser.

Après tout, on pouvait commander presque n’importe quoi « en ligne ». On pouvait travailler « en ligne ». On pouvait se divertir — et même mener une liaison amoureuse — « en ligne ». Faire les choses « en ligne » coûtait infiniment moins cher que de prendre sa voiture pour aller au centre commercial.

« Internet » était donc largement considéré comme l’endroit où il fallait investir pour gagner de l’argent.

Et ils avaient raison… jusqu’à un certain point.

La révolution Internet a rendu une bonne partie des infrastructures coûteuses obsolètes ou inutiles. Il suffit aujourd’hui de descendre n’importe quelle rue d’une grande ville pour en constater les conséquences. NPR :

« Les immeubles de bureaux vides se multiplient dans les villes américaines. »

Les centres commerciaux aussi, autrefois temples de la consommation, sont tombés en désuétude. Smithsonian Magazine :

« Des centaines de centres commerciaux ont fermé, ont été démolis ou reconvertis. Ils ont été supplantés par le retour en grâce des quartiers où l’on peut tout faire à pied et surtout concurrencés par cette force irrésistible de la vie au XXIe siècle : les achats en ligne. »

Internet a été une formidable réussite.

Mais le secteur n’a pas échappé au même cycle de fièvre, d’excès puis d’effondrement auquel tous les autres sont soumis. L’IA ne fait que suivre le scénario. Et l’histoire est déjà bien avancée.

Tournez la page : peut-être arrivons-nous au chapitre de « l’éclatement ».

Voici comment cela fonctionne.

L’enthousiasme initial attire les capitaux vers les entreprises en tête de course. À l’image des chercheurs d’or de 1849 attirés en Californie, ces entreprises utilisent cet argent pour acheter les pioches et les pelles dont elles ont besoin pour exploiter la découverte. Ces dépenses d’investissement gonflent les ventes et les bénéfices, ce qui confirme aux yeux des investisseurs que leur intuition de départ était juste.

Au début de la ruée vers l’or, Samuel Brannan — qui vendait des fournitures aux chercheurs d’or — devint l’homme le plus riche de Californie.

À mesure que l’enthousiasme gagne les champs aurifères, les vendeurs de pioches et de pelles s’enrichissent et deviennent de plus en plus imprudents. Aujourd’hui, ils achètent les actions de leurs propres clients et leur accordent des financements pour qu’ils puissent acheter leurs produits. Voilà qui apporte encore une « preuve » supplémentaire que le boom de l’IA est bien réel.

Mais ce sont les capitaux, et non les recettes tirées des ventes, qui financent tout cela. De la richesse réelle est consommée, pas créée.

Salaires, loyers, stockage de données, puces… Toutes ces dépenses doivent être amorties et finir par apparaître comme des charges. Il faut ensuite les confronter aux revenus réellement générés.

Et là… problème. Lorsque la frénésie atteint son sommet, tellement d’argent a déjà été investi qu’il devient presque impossible pour les ventes et les bénéfices d’être à la hauteur.

C’est exactement ce qui s’est produit après 2000.

Certaines entreprises de la bulle Internet ont connu un immense succès. La plupart, non. Et le poids des perdantes s’est abattu sur le Nasdaq comme une péniche percutant un pont de Baltimore.

Les investisseurs ont dû attendre quatorze ans pour retrouver leur mise.

Du moins en apparence.

En réalité, il leur a fallu bien plus longtemps pour récupérer véritablement leurs pertes, car l’inflation avait entre-temps rongé la valeur de leur investissement initial et leur capital était resté immobilisé pendant quatorze ans, alors qu’il aurait pu rapporter en moyenne environ 5 % par an dans de sûrs bons du Trésor américain.

C’est précisément pour cette raison que nous consacrons tant d’efforts à éviter les grandes pertes.

Elles sont toujours plus lourdes que vous ne l’imaginez.

Vous avez 1 M$ sur votre compte. Le marché baisse et vous perdez de l’argent. Vous vous dites que vous le récupérerez lorsque le marché remontera.

Mais ce n’est pas ainsi que cela fonctionne.

Vous attendez quatorze ans que vos actions retrouvent leur valeur initiale de 1 M$.

Mais entre-temps, le prix d’une maison moyenne a augmenté de 50 %. Vous avez quatorze ans de plus et vous avez renoncé à 560 000 $ d’intérêts que vous auraient rapportés des bons du Trésor.

Résultat : au lieu d’avoir réellement récupéré votre mise en 2014, vous ne disposez que d’environ la moitié de ce que vous auriez dû posséder.

Et aujourd’hui, les hyperscalers — Apple, Alphabet, Meta, Microsoft et Oracle — s’apprêteraient à investir 1 000 Mds$ supplémentaires dans l’IA.

Les fabricants de puces sont valorisés à 11 000 Mds$.

Et les trois principaux « laboratoires » d’IA valent à eux seuls 2 000 Mds$ supplémentaires, alors qu’ils n’ont encore jamais dégagé le moindre dollar de bénéfice net.

Cela représente déjà 14 000 Mds$ — près de la moitié du PIB américain.

Ce n’est plus qu’une question de temps avant que l’arithmétique ne devienne implacable.

Avec autant d’argent qui entre, le mince filet de profits qui en ressortira risque forcément de décevoir.

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