La Chronique Agora

Wall Street : le rallye de trop ?

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La hausse semblait pouvoir durer jusqu’à l’IPO de SpaceX. Mais l’excès de confiance, la surchauffe des paris spéculatifs et le retour du risque géopolitique ont fini par faire céder les digues. Le choc pose désormais une question simple : correction passagère ou début de déflagration ?

La hausse de Wall Street ces neuf dernières semaines fut à tous points de vue hors norme. Elle s’apparentait surtout à une fuite en avant, les acheteurs fixant la date du 12 juin sur le calendrier et tentant de se convaincre que rien de fâcheux ne saurait se produire avant l’IPO de SpaceX.

Jeudi soir, les bulls semblaient tenir le bon bout : nouveau record pour le Dow Jones, le S&P 500 sur les bons rails pour aligner une dixième semaine de hausse… alors pourquoi pas une onzième ?

Même pas besoin de viser les 8 000 points sur le S&P 500 : se maintenir au contact des 7 500 suffisait, tout comme préserver les 30 000 points sur le Nasdaq-100, ce qui lui laissait 3 % de marge à la baisse.

À chaque fois qu’un tel écart s’est matérialisé depuis le 30 mars, les acheteurs ont renforcé leurs positions à effet de levier sur les dix titres les plus spéculatifs de la cote et se sont rués à corps perdu sur les options call, jusqu’à ce que ces dernières représentent 70 % du volume, et les options put seulement 30 % – ce qui ne s’était plus produit depuis février 2022 et antérieurement en mars 2000.

Le moindre grain de sable pouvait déclencher une correction, et c’est le NFP qui a fait office d’élément déclencheur : deux fois plus d’emplois créés que prévu en mai, 67 000 de plus qu’estimé en avril. Mais cela aurait aussi bien pu être lié à la poursuite des « opérations » d’Israël au Liban, malgré les injonctions de Donald Trump d’y mettre fin.

Le vague engagement consenti par Netanyahu d’observer un cessez-le-feu à l’issue d’un entretien téléphonique « houleux » n’aura duré que le temps de refaire le plein de carburant des chars et des bombardiers.

Tsahal a délibérément pris le risque d’une riposte de Téhéran, dont toutes les lignes rouges ont été franchies en quelques heures vendredi, et de façon répétée ce week-end : bombardement de Beyrouth-Sud et de dizaines de villages qualifiés de « bastions du Hezbollah ».

Et pour « fêter » le 100e jour du conflit, des échanges de tirs de missiles ont eu lieu entre Israël (Tel-Aviv a été visé) et l’Iran (Téhéran a été bombardé) pour la première fois depuis le 8 avril.

Donald Trump s’est empressé de minimiser l’événement dimanche en expliquant :

Et parmi ces « détails », l’exécutif US envisage de ponctionner les avoirs gelés de l’Iran pour financer la réparation des dégâts commis par l’Iran sur le territoire des monarchies du Golfe ; mais cela consisterait surtout à financer la reconstruction des bases américaines, qui ont été les principales cibles de Téhéran.

Une mesure qui serait jugée inacceptable, car Téhéran réclame de son côté 300 Mds$ de « réparations » aux US et à Israël et pourrait relancer le conflit, avec, comme variante, la fermeture du détroit de Bab el-Mandeb – ce qui neutraliserait l’accès au canal de Suez – par l’allié yéménite houthi.

Mais Donald Trump a, depuis ce week-end, un autre souci : le torchon semble brûler entre Washington et Jérusalem. Le Pentagone a relevé à son niveau maximum son niveau d’alerte face au risque d’espionnage d’une puissance étrangère.

Et cette « puissance » qui s’est infiltrée partout, notamment au Pentagone – où elle se sent « comme chez elle » d’après de nombreux témoignages qui remontent au premier mandat de G. W. Bush mais également à l’ère Obama – c’est Israël.

Un « allié » qui espionne avec une agressivité manifeste les pourparlers secrets américano-iraniens et qui, en parallèle, a même réussi à faire voter « très discrètement » par des parlementaires « amis » un projet de disposition qui mutualiserait littéralement le renseignement et les moyens militaires des États-Unis avec le Mossad et l’IDF, l’armée israélienne.

C’est totalement contraire aux dispositions de la Constitution américaine qui exclut depuis son origine un tel cas de figure et place les parlementaires signataires dans une position « compliquée » : soit ils ont démontré une forme de profonde incompétence incompatible avec leur fonction, soit ils sont complices de ceux qui leur ont enjoint d’ignorer ces interdits, c’est-à-dire leurs sponsors de l’AIPAC.

Que ce soit pour des craintes de surchauffe économique, qui enterrent les espoirs de baisse de taux dans un avenir prévisible, ou pour la situation géopolitique, il y avait tellement de gaz dans la cuisine et la cocotte-minute sifflait si fort que même une décharge d’électricité statique – même pas une étincelle – risquait de tout faire exploser.

Reste à savoir si la déflagration reste cantonnée à la zone de la cuisinière et du plan de travail, ou si c’est toute la maison qui va se désintégrer.

À Séoul, où la Bourse avait pris jusqu’à +125 %, la séance de lundi s’est ouverte sur un flash-krach de -8 %, entraînant l’activation de toute urgence des coupe-circuits : le Kospi a réduit sa perte à -6,7 % vers 3 980, mais le gain annuel est retombé de +120 % à +106 % en deux séances, depuis un record de 4 409 points le 2 juin.

Vendredi, le Nasdaq-100, avec un plongeon de -4,77 %, a battu son record historique de points perdus en une seule séance avec -1 450, soit -1 800 points depuis son zénith inscrit à l’ouverture 48h auparavant. Même motif et même punition pour le Nasdaq Composite, avec -4,2 % à 25 709 points, soit -1 120 points.

Les small caps et mid caps ont également payé un lourd tribut ce vendredi : le Russell 2000 a chuté de 3,5 %, alors qu’il égalait son record absolu de clôture du 28 mai à 2 936 points.

Le SOXX, qui avait pris plus de 100 % depuis le 30 mars – 40 820 Mds$ de « capi » mercredi soir –, s’est effondré de 10,45 % vers 539,8 : il a subi une chute de 62 points (4 000 milliards de capitalisation) qui constitue également un record historique de perte pour un ETF en une seule séance.

Il faut savoir que les très nombreux investisseurs qui s’étaient rués depuis la mi-mai sur des ETF à « levier 3 » adossés au SOXX ont encaissé une perte de 31 % en une seule séance !

L’indice synthétique des semi-conducteurs a dévissé de 6,6 %, alors que le ratio call/put mercredi soir avait atteint un record de 70 % pour les calls : jamais les investisseurs ne s’étaient aussi peu couverts contre un possible retournement du marché… l’encours notionnel des calls dépassait largement la capitalisation du Nasdaq et du S&P 500.

L’une des questions que les analystes se poseront longtemps est : comment ce rallye a-t-il pu durer neuf semaines et demie, sans la moindre consolidation intermédiaire, avec un ratio « advance/decline » systématiquement négatif lors des dix derniers records inscrits depuis le 5 mai dernier ?

Le sell-off du vendredi 5 juin a fait exploser le VIX de +40 % vers 21,50, sa pire marque depuis le 8 avril ; il affichait un niveau de complaisance insolent la veille, avec un score de 15,20 en séance.

Il a également fait exploser les cryptos, qui confirment leur étroite corrélation avec les actifs les plus risqués : le Bitcoin s’est enfoncé brièvement sous le palier des 60 000 $ – Strategy est désormais en « negative equity » de plus de 15 000 $ pour chacun des 820 000 BTC détenus, soit -12,3 Mds$ de pertes latentes.

L’Ethereum a fait une incursion sous 1 550 $ – l’ETH valait encore 2 000 $ trois jours auparavant, vers 7h, soit -22 %. Et Solana (SOL) a perdu jusqu’à -10 % vers 61,7 $, soit -15 % en 48 h.

Cela fait plusieurs jours que circulait la rumeur de ventes de « cryptoactifs » pour financer la participation à l’IPO à 1 730 Mds$ de SpaceX… Plus personne ne contestait cette hypothèse vendredi soir.

Mais la question cruciale reste la suivante : les futurs retraités les plus vigilants et les mieux avertis ne vont-ils pas à leur tour tenter de réduire leur exposition à de potentielles pertes sur SpaceX après l’introduction ?

La valorisation du conglomérat a été multipliée par dix en un an par les institutionnels, qui espèrent refourguer à prix d’or leur participation aux détenteurs de fonds indiciels passifs — 105 fois le chiffre d’affaires, des pertes de 5 Mds$ en 2025 et autant en cinq mois en 2026 —, et notamment aux détenteurs de plans de retraite 401(k), qui répliquent le S&P et le Nasdaq.

Sur les forums boursiers, la rumeur se répand rapidement : la flambée de Wall Street aurait été orchestrée de main de maître par ceux qui ont excité – avec la complicité des médias mainstream et d’influenceurs cyniques – l’avidité des particuliers afin de disposer, le moment venu (et ce serait typiquement une IPO comme celle de SpaceX ou d’Anthropic) d’une « exit liquidity », c’est-à-dire d’une porte de sortie au plus haut historique. Les spéculateurs et les retraités — et ce sont parfois les mêmes — servant de pigeons pendant que les initiés ramassent la mise.

Comme le postule un dicton : « Quand tu participes à une partie de poker et que tu n’as pas identifié qui était le pigeon, alors c’est que c’est toi, le pigeon. »

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