La Chronique Agora

Un an de bicoques en stock…

** L’épisode baissier du 8 au 14 mai s’est achevé lundi par une pirouette indicielle de +3%. Un rebond d’une telle ampleur que les vendeurs à découvert n’ont eu d’autre choix que de couper leurs positions en catastrophe, ce qui a contribué à faire clôturer Wall Street au plus haut.

Le catalyseur de cette flambée est assez anecdotique. Les bons trimestriels de Lowe’s, le numéro deux américain du bricolage, ont servi de prétexte lundi. Il aurait pu s’agir du discours prononcé hier par Barack Obama concernant la réduction des émissions de CO2 — initiative qui ouvre un vaste marché aux spécialistes de la dépollution –, le sursaut inattendu de 7% de General Motors (faillite ou pas faillite ?), ou encore la demande de remboursement anticipé de 10 milliards de dollars prélevés sur le TARP par Morgan Stanley.

Car bien entendu, aucune mauvaise nouvelle ne saurait affecter durablement l’humeur des marchés américains. Les chiffres décevants font partie de ces sujets de conversation dont les opérateurs se détournent car les vraies priorités sont ailleurs.

Quelques minutes après le coup de massue des mises en chantier de logements neuf — en chute libre de 12,8% au mois d’avril et au plus bas depuis 50 ans –, la question qui se posait était invariablement la suivante : "et maintenant, qu’est-ce qu’il faut acheter ?".

La réponse implicite est la suivante : pas des puts warrant ni des trackers bear. Autrement dit, aucun instrument de couverture dont la valeur augmente lorsque les indices boursiers — ou tout autre sous-jacent — se mettent à corriger.

** Alors que rien ne semble en mesure de faire trébucher Wall Street, de nombreux investisseurs finissent par se convaincre qu’ils ont raté la hausse.

D’ordinaire, par précaution ou manque de réactivité, ils se privent des premiers 5%. Lorsqu’un mouvement de contraction majeur s’achève — disons entre -33% et -50% –, ils peuvent laisser filer les premiers 10%. Et les rebonds avortés de la mi-octobre, de début novembre et de début décembre 2008 leur ont appris à se méfier des premiers 20%. Mais pour accepter de rentrer à l’achat avec un handicap de 30% à 35%, il faut vraiment croire au miracle ou à sa bonne étoile — et probablement les deux à la fois.

Nous ne croyons en rien de tel. Et pour cette même raison, nous n’écartons aucune hypothèse… à plus forte raison si elle implique des comportements paradoxaux ou stupides. Enchaîner les mauvaises décisions dans un contexte où l’économie marche sur la tête, où les pompiers ne sont envoyés sur le terrain que s’ils ont un lourd passé de pyromane, c’est presque dans l’ordre des choses.

Une sorte de choix forcé dans un système qui vole au secours des apprentis sorciers qui ont fait exploser la bulle des dérivés de crédit au lieu de secourir ceux qui se sont laissés enfermer dans le piège du surendettement… et qui redonne des boîtes d’allumettes et des bidons d’essence plein à ras bord aux incendiaires du marché des commodities — ceux qui ont fait flamber le pétrole jusque vers 150 $ un an plus tôt.

Nous ne savons pas quel prix décerner à ceux se pressent devant les caméras de télévision pour nous vendre l’ébauche des prémices d’un début de stabilisation qui pourrait préfigurer l’émergence d’un commencement d’inflexion haussière de la croissance pour le milieu de l’année 2010 — autrement dit, à l’échelle de l’horizon de placement d’un trader normalement constitué… les calendes grecques !

** Nous n’allons pas pour autant démentir la possibilité d’une relative embellie conjoncturelle : nous sommes le premier à pronostiquer une récession ramenée à -2,5% ou -3% en fin d’année aux Etats-Unis. Mais il ne s’agira probablement que d’un "rebond de chat mort" à qui l’on administre une décharge électrique — et quelle décharge ! du 2 000 volts… euh non, pardon 2 000 milliards de dollars.

Dans le pire de nos scénarios, il se pourrait que l’électrochoc ne produise qu’une gerbe d’étincelles au niveau des électrodes. C’est d’ailleurs peut-être ce à quoi nous sommes en train d’assister avec l’évolution toujours aussi négative des dépôts de permis de construire, un indicateur avancé de la tendance sur le marché de la construction résidentielle.

L’indice d’avril marque une nouvelle contraction de 3,3% à 494 000 unités, c’est-à-dire un score très éloigné du consensus de 530 000. Le rythme de chute annuel donne le vertige puisqu’il atteint 50,2%. Les commentateurs ont beau jeu d’affirmer que ça va bientôt ralentir car le contraire serait étonnant, ne serait-ce que pour des raisons purement algébriques.

Et s’il apparaît déjà que "ça va moins mal" qu’en mars, cela ne signifie pas que le secteur immobilier se prépare à aller mieux. Si l’activité sur le marché trouve enfin un plancher, il est impossible d’affirmer — et l’exemple japonais est riche d’enseignement — que les prix vont se stabiliser et stopper la spirale du negative equity, soit une perte de richesse patrimoniale pour les propriétaires.

Les stocks de logements invendus représentent presque une année de transactions au rythme actuel. Cela signifie que le moyen le plus rapide de purger ces millions de mètres carrés en souffrance serait de détruire volontairement toutes les maisons déjà vandalisées, toutes celles situées à proximité d’une nuisance (autoroute, pistes d’aéroport, zone inondable ou insalubre…), autant de biens de toute façon invendables mais qui contribuent par leur seule présence à dévaloriser les logements situés dans un périmètre rapproché.

Quelques bicoques défigurées par des tags ou squattées par des accidentés de la vie, un immeuble incendié et laissé en l’état… et c’est toute la valeur d’un quartier qui s’effondre.

** Mais cette réalité bien américaine, les opérateurs qui soutiennent Wall Street depuis 48 heures s’en moquent pas mal. Ils savent qu’ils ont misé à crédit pour réaliser un profit court terme. Ils auront revendu bien avant que les marchés aient pris conscience du risque de reprise en "L" (à la japonaise) et de poussée inflationniste majeure en cas de désintégration du dollar.

N’oublions pas que la Chine et le Brésil discutent en ce moment même d’une monnaie de substitution pour leurs échanges bilatéraux.

Quelques acheteurs se sont manifestés mardi, les volumes d’échanges (+25%) en témoignent. Ce ne sont peut-être plus les mêmes que depuis le 9 mars dernier mais de nombreux gérants ont raté le TGV de la hausse. Ils disposent donc de liquidités inemployées à investir avant la fin du second trimestre 2009.

** La dynamique haussière amorcée lundi a trouvé un bon relais avec l’indice ZEW, un des baromètres allemands de la confiance des milieux d’affaires. Il a continué de s’améliorer en mai, reprenant 18 points pour atteindre un score de 31 points — contre 13 points en avril et -3,5 en mars. Le revoici par ailleurs au-dessus de sa moyenne historique de 26,2 points — de quoi justifier la forte hausse de Francfort (+2,25%).

Les places européennes ont gagné 1,5% en moyenne hier, mais Paris s’est contenté de 0,9%. C’est un petit handicap de 0,6% qui, s’il était comblé, ramènerait le CAC 40 au contact des 3 300 points, un niveau très proche du zénith de clôture annuel du 7 mai dernier. Pas étonnant dans ces conditions que les augmentations de capital assorties d’une forte décote rencontrent un vif succès. L’aubaine n’est qu’apparente mais le piège fonctionne fort bien depuis 15 jours — eh oui, grâce au stress test !

Philippe Béchade,
Paris

Recevez la Chronique Agora directement dans votre boîte mail

Quitter la version mobile