La Chronique Agora

La stabilité des prix est-elle réellement une bonne chose ? (1/2)

L’une des principales missions de la Fed est de maintenir la stabilité des prix, qui est souvent considérée comme l’un des facteurs essentiels pour garantir la bonne santé d’une économie. Mais est-ce si évident ?

Pour soutenir le principe de stabilité des prix, ses défenseurs expliquent en général que des fluctuations abruptes du niveau général des prix empêcheraient les individus de percevoir correctement les signaux de marché, signaux qui sont véhiculés au travers des variations des prix relatifs de certains biens et services.

Par exemple, en cas d’augmentation de la demande de pommes, le prix des pommes devrait augmenter par rapport à celui des pommes de terre. Cette augmentation du prix relatif (c’est-à-dire ici le prix des pommes exprimé en nombre de pommes de terres) inciterait les entreprises à augmenter leur production de pommes par rapport à celle de pommes de terre.

En observant les signaux de marché véhiculés par les variations des prix relatifs et en s’y adaptant, les entreprises seraient en mesure de rester en phase avec les besoins du marché et donc d’allouer efficacement les ressources disponibles.

D’après les tenants de cette théorie, tant que le rythme d’augmentation du niveau général des prix reste stable et prévisible, les individus peuvent identifier les changements de prix relatifs et ainsi maintenir une allocation efficace des ressources.

Cela justifierait l’intervention des banques centrales pour maintenir les prix stables.

De mauvais signaux provoquent une allocation inefficiente des ressources

En revanche, si le rythme d’augmentation du niveau général des prix évolue de façon imprévisible ou, en d’autres termes, s’il est trop volatil, alors cela risque d’occulter les variations des prix relatifs des différents biens et services.

Il est alors beaucoup plus difficile pour les individus de déterminer quels sont les signaux véritablement transmis par le marché. Par conséquent, il en résulte une allocation inefficiente des ressources et une réduction de la quantité de richesses produites.

Notez bien que, d’après cette vision des choses, les variations du niveau général des prix (par exemple mesurées par le fameux « panier de la ménagère ») ne sont pas liées aux variations des prix relatifs. La volatilité du niveau général des prix ne fait qu’obscurcir, mais n’affecte pas, les variations des prix relatifs des biens et services.

Par conséquent, si l’on pouvait empêcher les fluctuations du niveau général des prix d’obscurcir les signaux de marché, cela jetterait évidemment les bases d’une plus grande prospérité économique. Ainsi, une politique capable de stabiliser le niveau général des prix profiterait aux entreprises, qui seraient capables de mieux observer les changements de prix relatifs. Et cela leur permettrait ensuite de mieux répondre aux besoins des consommateurs.

L’origine des politiques de stabilisation des prix : la théorie de la neutralité de la monnaie

À l’origine des politiques de stabilisation des prix se trouve l’idée que la monnaie est neutre, c’est-à-dire que les variations de la masse monétaire n’ont d’effet que sur le niveau des prix et n’ont absolument aucun effet sur l’économie réelle.

Par exemple, si une pomme s’échange pour deux pommes de terre, alors le prix d’une pomme est de deux pommes de terre et le prix d’une pomme de terre est d’une demi-pomme. Donc, si une pomme s’échange contre un euro, alors il s’ensuit que le prix d’une pomme de terre est de cinquante centimes.

L’introduction de la monnaie ne change rien au fait que le prix relatif des pommes de terre par rapport aux pommes est de deux pour un. Ainsi, le vendeur d’une pomme pourra obtenir un euro en échange de celle-ci et il pourra ensuite utiliser cet euro pour acheter deux pommes de terre.

Selon la théorie de la neutralité de la monnaie, une augmentation de la quantité de monnaie entraîne une baisse proportionnelle de son pouvoir d’achat, c’est-à-dire une hausse du niveau des prix. A contrario, une baisse de la quantité de monnaie se traduira par une augmentation proportionnelle du pouvoir d’achat de la monnaie, c’est-à-dire une baisse du niveau des prix. Cela ne changera rien au fait que, toutes choses étant égales par ailleurs, une pomme s’échangera contre deux pommes de terre.

D’après cette logique, si la quantité de monnaie double, alors le pouvoir d’achat de la monnaie doit diminuer de moitié, autrement dit le niveau des prix doit doubler. Donc à présent, une pomme peut s’échanger contre deux euros et une pomme de terre contre un euro. Malgré le doublement des prix, le vendeur d’une pomme peut toujours acheter deux pommes de terre avec les deux euros obtenus.

Cela implique qu’il existerait une décorrélation complète entre les variations des prix relatifs des marchandises (combien de pommes de terre peuvent être échangées contre une pomme) et les variations du niveau général des prix.

Pourquoi cette façon de penser est-elle problématique ?

Comment la monnaie nouvellement créée entre en circulation dans l’économie : l’effet Cantillon

Selon l’effet Cantillon, lorsque de la nouvelle monnaie est injectée dans l’économie, ce sont toujours les premiers à la recevoir qui en bénéficient. Avec la monnaie supplémentaire dont ils disposent, ils peuvent acquérir une plus grande quantité de marchandises lorsque leurs prix sont encore inchangés.

Lorsque cette nouvelle monnaie commence à circuler, les prix des autres marchandises commencent à augmenter. Par conséquent, ceux qui reçoivent de cette nouvelle monnaie plus tard profitent dans une moindre mesure des injections monétaires et peuvent même s’apercevoir que la plupart des prix ont tellement augmenté que leur pouvoir d’achat s’est en fait réduit.

L’augmentation de la masse monétaire entraîne ainsi une redistribution des richesses des derniers (et de ceux qui n’en bénéficieront jamais) vers les premiers. Évidemment, cette redistribution des richesses modifie la demande de biens et de services exprimée par les individus et, par conséquent, modifie les prix relatifs de ces biens et services.

Les variations de la masse monétaire génèrent de nouvelles dynamiques qui impactent la demande des différents biens ainsi que leurs prix relatifs. Par conséquent, les variations de la masse monétaire ne peuvent être neutres en ce qui concerne les prix relatifs des biens. Comme l’a souligné Ludwig von Mises : « Dans un monde mouvant et en constante mutation, dans un monde fondé sur l’initiative individuelle, il n’y a plus aucune place pour la notion de neutralité de la monnaie. Dès lors qu’elle existe, la monnaie ne peut pas être neutre. » [1]

Nous verrons demain que, au-delà des prix relatifs, même la notion de niveau général des prix est mal comprise par les défenseurs de la stabilité des prix.


Article traduit avec l’autorisation du Mises Institute. Original en anglais ici


[1] Ludwig von Mises, « The Non-neutrality of Money, » in Money, Method, and the Market Process, ed. Margit von Mises (Auburn, AL: Ludwig von Mises Institute; Norwell, MA: Kluwer Academic Publishers, 1990).

Recevez la Chronique Agora directement dans votre boîte mail

Quitter la version mobile