La Chronique Agora

SpaceX : embarquement immédiat pour la spéculation

Barcelona, Spain - 02.03.206: Space X logo is seen on display, a space exploration company owned by Elon Musk

Elon Musk promet de porter l’humanité jusqu’aux étoiles. Les investisseurs, eux, semblent surtout prêts à propulser la valorisation de SpaceX dans une autre galaxie. À 107 fois son chiffre d’affaires, la fusée financière pourrait bien manquer d’oxygène.

« To the moon« , écrivait notre compère Dan Denning, reprenant le cri de ralliement des traders vissés dans leur sous-sol ; ceux-là mêmes qui avaient fait s’envoler les célèbres « actions mèmes » comme AMC ou GameStop.

Il parlait de SpaceX, la plus grande histoire d’introduction en Bourse de tous les temps. L’entreprise devrait devenir la société la plus valorisée au monde. À 107 fois son chiffre d’affaires des douze derniers mois, elle représenterait le couronnement de la Création financière.

Nous apprécions Musk. Il fait les choses à fond. Il travaille dur. Il prend des risques. C’est un génie.

Mais nous gardons aussi en tête l’épisode DOGE. Et nous ne pouvons nous empêcher de nous demander : à quel genre de projet avons-nous affaire ici ? Plutôt quelque chose dans le style de Tesla… ou plutôt de DOGE ? The Guardian rapporte :

« SpaceX a dévoilé mercredi son projet d’introduction sur le marché boursier américain, publiant son prospectus d’investisseur et révélant pour la première fois des détails sur ses finances. L’entreprise d’Elon Musk, spécialisée dans les fusées et les satellites, sera cotée au Nasdaq sous le symbole SPCX, probablement le 12 juin, avec une valorisation d’environ 1 750 milliards de dollars. Elle espère lever jusqu’à 80 milliards de dollars.

‘Notre mission est de construire les systèmes et les technologies nécessaires pour faire de l’humanité une espèce multiplanétaire, comprendre la véritable nature de l’univers et porter la lumière de la conscience jusqu’aux étoiles’, déclare SpaceX dans son dossier d’introduction. »

Oh là là.

Nous avons déjà fait un travail remarquable dans nos maisons… nos entreprises… nos familles… Nos gouvernements ont presque réglé tous les problèmes sur la planète Terre, et Wall Street a parfaitement maîtrisé la « financiarisation » de presque toutes les transactions. Désormais, cap sur les étoiles. Ad astra. Nous allons devenir une espèce multiplanétaire, en appliquant au reste de l’univers la même magie que celle que nous avons déployée sur Terre.

Et les investisseurs ordinaires — y compris beaucoup de petits porteurs, incapables de calculer une vitesse de libération même si leur vie en dépendait — ont déjà la main dans la poche. Ils veulent participer à la révolution des fusées. Et pas avec n’importe quelle entreprise spatiale… avec une société valorisée comme si elle allait créer plus de richesse que n’importe quel projet dans l’histoire humaine.

Arrêtons-nous un instant pour reprendre notre souffle.

En définitive, une entreprise doit créer de la richesse nouvelle ou capter de la richesse existante au détriment d’autres entreprises, afin d’en redistribuer une partie à ses investisseurs. Sans cela, ceux qui détiennent l’argent en feraient autre chose.

Mais comment SpaceX compte-t-elle s’y prendre ?

En poussant l’analogie jusqu’à l’absurde, le raisonnement des partisans de SpaceX semble reposer sur l’idée que l’entreprise s’apprête à atteindre cette fameuse vitesse de libération, affranchie des contraintes terrestres, filant dans l’univers noir et glacé comme les sondes Voyager. Lancée il y a près d’un demi-siècle, Voyager 1 se trouve aujourd’hui à 25 milliards de kilomètres de la Terre… toujours dans notre système solaire et toujours en route vers l’espace interstellaire.

Une fois libérée de l’attraction du Soleil — ou, dans le cas présent, de celle de Wall Street — plus rien ne semblerait pouvoir l’arrêter.

Mais bien sûr, SpaceX ne rompra jamais le cordon qui la relie aux marchés de capitaux terrestres. Et une fois passée l’euphorie du lancement, il ne faudra pas longtemps avant que les investisseurs ne vérifient le niveau d’oxygène et se demandent comment ils pourront revenir sur la terre ferme.

C’est à ce moment-là que le premier dysfonctionnement — sinon l’explosion pure et simple — risque de se produire.

La foi dans la finance atteint généralement son apogée précisément lorsqu’elle s’apprête à redescendre. C’est alors que les chauffeurs de taxi se mettent à donner des conseils boursiers, et que chacun finit par croire que les prix n’ont qu’une seule destination : « la lune »…

Premièrement, les pieds bien ancrés au sol, nous devons garder à l’esprit que cette frénésie autour de SpaceX pourrait bien marquer le sommet de la bulle actuelle.

Deuxièmement, nous devons nous demander où SpaceX trouvera les profits nécessaires pour justifier une valorisation désormais attendue autour de 1 750 milliards de dollars. Sur les douze derniers mois, l’entreprise a réalisé 18 milliards de dollars de chiffre d’affaires. Mais elle en a dépensé 21 milliards. Après impôts et intérêts, elle a terminé avec une perte nette de 5 milliards de dollars.

Nous pouvons parfaitement imaginer que l’entreprise devienne plus efficace… et que ses revenus augmentent. Mais y a-t-il vraiment autant de cargaisons, satellites et autres bric-à-bracs à envoyer dans l’espace pour dégager, au bout du compte, environ 116 milliards de dollars de bénéfices ? C’est ce que l’entreprise devrait gagner chaque année pour valoir 1 750 milliards de dollars, sur la base d’un multiple de 15 fois les bénéfices.

Si la société réalisait une marge nette de 10 %, cela supposerait un chiffre d’affaires de 1 160 milliards de dollars — soit davantage que l’ensemble du budget américain de la Défense l’an dernier… et bien plus que n’importe quelle projection crédible pour une entreprise de fusées.

À moins que… à moins que… nous imaginions que l’exploration spatiale devienne une obsession nationale — comme la construction des pyramides pour les anciens Égyptiens. Les historiens suggèrent que les pyramides ont absorbé, pendant de nombreuses années, tout l’excédent de production de la basse vallée du Nil.

Alors, imaginons que 100 % de l’épargne nette des États-Unis soit dépensée chez SpaceX. Combien cela représenterait-il ? Pour obtenir l’épargne nette, il faut soustraire toute la dette. Sans entrer plus avant dans les calculs, nous avons repris le chiffre de la Réserve fédérale : 1,2 % du PIB. Cela donnerait un excédent d’environ 320 milliards de dollars.

Mais même si tout cet argent était dépensé chez SpaceX… en supposant que la concurrence n’en capte pas un centime, et que les gens n’aient absolument rien d’autre à faire de leur épargne… cela ne représenterait qu’environ un tiers des revenus bruts nécessaires pour justifier une valorisation de 1 750 milliards de dollars.

Bien sûr, les investisseurs ne vont pas vraiment acheter SpaceX, n’est-ce pas ? Il s’agit plutôt d’une opportunité pour les spéculateurs…

Des spéculateurs qui espèrent voir le cours dépasser la Lune, Mars et Pluton… avant de disparaître dans une galaxie très, très lointaine.

Bon voyage !

Recevez la Chronique Agora directement dans votre boîte mail

Quitter la version mobile