Composé majoritairement de valeurs manufacturières et technologiques, le Shenzhen Component offre une lecture rare de la santé industrielle chinoise. Son immense figure de compression, en formation depuis près de vingt ans, pourrait précéder un mouvement majeur aux implications autant boursières que civilisationnelles.
Parmi les indices boursiers mondiaux, le Shenzhen Component est l’un des moins suivis en Occident. C’est précisément pourquoi il mérite que l’on s’y attarde aujourd’hui.
L’indice a été créé en 1995. Il s’agit du principal baromètre de la Bourse de Shenzhen. Il est composé des 500 plus grandes valeurs de cette Bourse. Il est constitué à 76 % d’entreprises du secteur manufacturier ; l’économie réelle représente 92 % de l’indice.
L’économie réelle est celle qui crée de la valeur physique ou utilitaire. Elle comprend l’industrie, la construction, l’agriculture, les services de base (transport, énergie, logistique) et la technologie appliquée (panneaux solaires, semi-conducteurs…), par opposition aux banques, à la finance et à l’immobilier spéculatif.
Un indice fortement exposé à l’économie réelle est :
- plus cyclique : il suit la conjoncture économique (si l’industrie va mal, l’indice baisse) ;
- moins spéculatif à long terme : ses variations reposent sur la production réelle, pas seulement sur des flux de capitaux ;
- plus sensible aux politiques industrielles (ex. : subventions pour les véhicules électriques, restrictions COVID qui bloquent les usines).
Le Shenzhen Component reflète l’économie réelle : ses entreprises fabriquent des choses concrètes (voitures, batteries, smartphones, appareils médicaux) plutôt que de simplement faire circuler de l’argent. C’est pourquoi il est considéré comme un indicateur de la santé industrielle chinoise.
On peut remarquer que :
- en 2015, l’indice est passé de 40 à 500 valeurs (bulle haussière et krach de 2015) et couvre 60 % à 65 % de la capitalisation totale de la Bourse de Shenzhen ;
- depuis sa création (juillet 1994), l’indice a connu une croissance moyenne de 7,92 % ;
- sa plus mauvaise année a enregistré une baisse de 63,36 % pendant la crise de 2008. Sa meilleure année (2019) a connu une hausse de 44 %, portée par les valeurs technologiques. En 2024, la croissance de l’indice a été de 9,34 % – en 2025, de 29,87 % ;
- son bêta est d’environ 0,63 par rapport à l’indice de référence qui est le CSI 300 Shanghai Composite, ce qui signifie qu’il est moins volatil que le marché chinois en général. Il a donc un profil plus « défensif » ;
- autre avantage pour ceux qui apprécient la diversification des risques : sa faible corrélation avec le S&P 500 ;
- C’est un indicateur de la « nouvelle économie » : innovation, santé, énergie propre.
En résumé, le Shenzhen Component est l’indice incontournable pour suivre la performance des valeurs technologiques, industrielles et innovantes de la Bourse de Shenzhen.
Analyse technique : trois triangles symétriques
J’ai identifié trois triangles symétriques (ou ranges structurés). Ces figures de long terme traduisent une indécision et une énergie stockée. En quelque sorte, le marché chinois est en compression depuis 20 ans.
La sortie de ce triangle (breakout) sera un événement majeur. On est ici dans un cas typique où l’analyse technique rejoint la macroéconomie (immobilier, dette, démographie…). Plus le triangle est ancien, plus la cassure est rare mais plus elle est explosive. Nous avons une sorte de ressort comprimé pendant 20 ans. Cela ressemble à la situation du Nikkei et de son sommet de 1989, puis de sa compression pendant 30 ans.
Triangle n°1 : construction de trois ans (1993-1996). Sortie : de 1 060 à 6 149 points (×6 environ). → Sortie du triangle : le cours est multiplié par 6 en 14 mois.
Triangle n°2 : 1997-2006, construction de 9 ans. Sortie : de 4 000 à 20 000 points (×5 environ). → Sortie du triangle : cours multiplié par 5 en 24 mois, puis chute avec la crise de 2008.
Triangle n°3 : de 2007 à aujourd’hui, construction de 19 ans.
Selon Bulkowski et son Encyclopédie des configurations graphiques, la sortie par le haut ou par le bas est à 50/50 dans ce type de figure. Depuis le sommet de 2007, ce sommet joue le rôle d’une sorte de « résistance civilisationnelle » du marché. La hauteur de la hausse de 2008, qui constitue la partie la plus large du triangle sur la gauche, donnerait un objectif de l’ordre de ×4 au minimum (la construction du troisième triangle est plus longue que celle des précédents).
Le signal important est la sortie de l’indice de son triangle. Trois scénarios sont possibles :
- Breakout haussier (sortie par le haut) : très haussier (c’est mon scénario favori) ;
- Cassure baissière (à mon avis, seul un « cygne noir » majeur pourrait aboutir à cela) ;
- Stagnation à la japonaise pendant encore une dizaine d’années.
Ce qui compte ici, c’est la sortie avec une validation mensuelle et des volumes importants. D’un point de vue technique et statistique, il faut attendre la sortie du triangle pour prendre une décision.
Pourquoi un tel optimisme pour la Chine et l’indice de Shenzhen ?
En tant qu’historien des techniques, j’adhère à la lecture d’histoire économique qui place la Chine au seuil d’un cycle multiséculaire – un sujet que je développerai prochainement. À l’opposé, nous entrons dans les prémices du déclin occidental : déclin civilisationnel, technique, démocratique, académique.
Rien de moins qu’un changement de monde.
Un basculement comparable à celui qui fit glisser le Moyen Âge vers l’époque moderne – porté par une constellation de ruptures : la découverte de l’Amérique par Colomb, l’imprimerie de Gutenberg, la chute de Constantinople, la poudre à canon venue de Chine et les révolutions scientifiques de Copernic et Vésale.
Dans cette perspective, le Shenzhen Component n’est pas un simple baromètre de la Bourse chinoise : il devient, pour l’analyste technique, le signal boursier d’un basculement civilisationnel en marche.
