La Chronique Agora

Quand l’aérien se met à voler plus bas que terre

▪ A l’heure où j’écris ces lignes, mon épouse devrait être à mes côtés depuis 24 heures… et même 26 pour être plus précis. Elle a connu un petit contretemps lié à un dysfonctionnement dans le secteur des transports aériens… mais cela devient en quelque sorte un des aléas du quotidien, pour les Américains.

Elle ne rentrait pas de Lyon par avion (100% des vols annulés samedi… 100% de vacanciers instantanément privés de 20% de leur temps de loisir par des agents de sécurité en grève) mais de San Francisco pour raisons professionnelles. Et si une avarie de réacteur ou une tempête cloue votre avion au sol, il n’y a pas de TGV pour vous ramener de la Bay Area à Paris en quelques heures.

Mon épouse ne risquait guère de voir son retour différé par une grève sauvage : aux Etats-Unis, c’est plus le moyen de ne rien obtenir et d’être licencié avant le jour de l’An. En revanche, elle a découvert à ses dépens (ainsi que les 350 autre passagers enregistrés sur ce vol) que le moindre incident mécanique sur un avion de ligne peut engendrer un véritable chaos.

Son billet avait été réservé par une grande agence de voyage internationale, sur un vol régulier, opéré par l’une des trois plus grandes compagnies américaines. Ce n’est pas celle qui avait fait faillite en 2008… ni celle qui vient de se placer sous la protection du « Chapitre 11″… c’est l’autre.

Dès qu’une avarie sur l’un des deux réacteurs a été détectée, les passagers ont été débarqués et redirigés vers la salle d’embarquement, où une galère de 24 heures a débuté. Première surprise : plus aucun représentant de la compagnie dans la salle d’embarquement, afin de ne pas affronter les habituelles questions pressantes puis la fureur des passagers face à leur incapacité à les renseigner. A leur place se trouvait un simple panneau avec un numéro de téléphone à contacter pour être tenu au courant de la suite des événements. Et pour ceux dont le téléphone portable était à court de batterie… bernique pour obtenir la moindre directive !

La rumeur a vite circulé, parmi ceux qui avaient réussi à joindre quelqu’un de la compagnie (le standard étant vite saturé), que le vol était retardé de quatre heures. Puis ce fut huit heures — les passagers étant toujours entassés dans la salle d’embarquement, sans boisson ni nourriture… Enfin la compagnie finit par avertir que le vol était purement et simplement annulé et que, par conséquent, des sandwichs (qui s’avérèrent infects) et des boissons (sans alcool pour des raisons de sécurité) allaient être distribués.

Il fut par ailleurs annoncé qu’aucun avion de substitution n’était disponible pour l’instant. Après tout, San Francisco, c’est un tout petit aérodrome, loin de tout, perdu au fin fond d’une lointaine province glacée et battue par des vents furieux qui interdisent de s’y poser plus de 300 jours par an.

Quant à la compagnie en question, elle ne possède malheureusement que la troisième flotte d’appareils des Etats-Unis : aucune chance donc de dénicher un vague coucou en état de marche à deux ou trois heures de vol de San Francisco…

Manifestement, aucun des accords commerciaux passés avec des compagnies internationales partenaires n’ont permis de dénicher la moindre place sur d’autres vols reliant la France à la Californie. Les 350 naufragés ont ensuite été avertis que la seule solution proposée était de les embarquer sur le même vol… mais le lendemain (en conservant les mêmes cartes d’embarquement).

Pour les 16 heures d’attente restantes, on a prévenu les passagers que la compagnie n’avait pu trouver d’hébergement. Verdict : nuit d’ivresse dans l’aéroport pour tous ceux qui n’ont pas les moyens d’investir 150 $ dans une chambre (plus 50 $ de taxi)… Et quant à ceux qui auraient 200 $ à jeter par les fenêtres pour avoir le plaisir de se glisser sous une douche, il leur faudrait repasser par l’enregistrement, les contrôles puis l’immigration.

Comme il n’y a même plus un fonctionnaire sur deux en activité au niveau des douanes pour cause de restrictions budgétaires, des files interminables sont garanties. A quoi venait se rajouter la nécessité d’expliquer à chaque étape pourquoi on rentre en France sans bagage, avec un fort risque de ne pas être cru sur parole.

Comble de bonheur, après 24 heures sans repas chaud, sans lieu pour se reposer de façon décente, sans hygiène, de nombreux passagers se virent signifier que leur carte d’embarquement n’était pas valable… dont mon épouse, naturellement.

Il a fallu que les passagers excédés par un personnel tantôt absent, tantôt désagréable et visiblement au-delà de la démotivation, fassent un esclandre pour qu’un « responsable » donne le feu vert pour qu’ils montent enfin dans leur avion… mais pas aux places prévues (des familles avec enfants se retrouvant séparées) puisqu’elles avaient été redistribuées informatiquement.

D’après certains passagers qui avaient engagé la conversation avec mon épouse (et ils ont eu plus que le temps de discuter), les raisons de cette galère — une parmi tant d’autres — sont limpides : pas de budget ! En cas de problème, personne à qui s’adresser. La compagnie fonctionne déjà, comme tant d’autres, en sous-effectif.

Affréter un autre avion : impossible, pas de budget. Négocier des places sur d’autres vols : pas de budget. Nourrir ou héberger les passagers dans la galère : pas de budget.

Nous parions en revanche que pour prouver que les passagers n’ont le droit à rien (c’est écrit en tout petit et en gris clair sur la huitième page d’un document à télécharger en PDF), là, ils disposent d’un budget juridique conséquent… sans quoi ils ne prendraient pas le risque de traiter une clientèle payant plein tarif avec ce genre de souverain mépris.

Nous osons à peine imaginer ce qui attend les passagers voyageant en low cost aux Etats-Unis : ces compagnies n’ont souvent pas la possibilité de faire réparer sur place ni de redécoller le lendemain à une heure prédéfinie.

Avant de prendre quelques jours de congé comme la plupart des membres de la rédaction, je pense que cette petite carte postale en direct de San Francisco en dit aussi long sur la réalité économique des Etats-Unis que sur l’exploitation cynique du pouvoir de nuisance des syndicats en France.

Après le « coup de Lyon », nous sommes prêt à parier que le retour de bâton sera brutal et qu’il ne frappera pas que les auteurs de la prise d’otage du week-end dernier. C’est exactement le genre de dérives que guette n’importe quel pouvoir en place pour mettre l’opinion publique dans sa poche au moment de restreindre par de subtils moyens juridiques le champ d’action des syndicats.

▪ En ce qui concerne l’une des dernières cartes postales boursières de l’année 2011 (elle représente une escadrille de quatre sorcières volant en rangs serrés), nous avons assisté à une triste fin de semaine à Paris. Le CAC 40 en a terminé au plus bas du jour, sur un repli de 0,9% à 2 972 points. Cela représente une perte de 6,3% sur la semaine écoulée, et de 21,85% depuis le 1er janvier.

Pas de rally de fin d’année sur le marché parisien en guise de cadeau de Noël. Beaucoup de gérants s’attendent à l’annonce d’une dégradation de la note de la France dans les heures qui viennent.

Histoire de jeter un peu d’huile sur le feu vendredi matin, Fitch avait décidé d’abaisser les notes de six grandes banques mondiales dont BNP Paribas, UBS, Goldman Sachs et Morgan Stanley… avant de confirmer le Triple A de la France en début de soirée — avec mise sous surveillance négative.

Les indices américains, qui avaient pris un bon départ, ont basculé dans le rouge à la mi-séance. Ils n’en sont ressortis qu’au cours du dernier quart d’heure ; le bilan de la semaine ressort ainsi perdant de 3%.

Wall Street avait probablement été tiré à la hausse en début de séance pour obtenir le meilleur cours de compensation possible, journée des « Quatre sorcières » oblige. Ensuite, les indices américains n’ont plus bénéficié d’aucun soutien, faute de nouvelles statistiques (stabilité de l’inflation en novembre) et d’éléments directeurs favorables.

L’introduction très attendue de l’éditeur de jeux Zynga (100 millions de titres étaient proposés à la vente) n’a pas constitué le catalyseur que Wall Street espérait. Le prix d’émission, fixé jeudi soir dans le haut de la fourchette (à 10 $) était probablement trop élevé : le titre a clôturé en repli de 5% à 9,5 $, et perdait 1% de plus en transactions hors séance.

Cet échec nous paraît également emblématique d’une tendance à la surestimation de ce qui ce semble surfer sur la dynamique du succès… Mais si les compagnies aériennes reflètent de quelque façon que ce soit l’état réel de l’économie locale, il est clair que Wall Street sous-estime très largement la gravité des difficultés auxquelles sont confrontés les Etats-Unis.

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