La Norvège n’est pas devenue prospère simplement parce qu’elle a découvert du pétrole en mer du Nord. Elle l’est devenue parce qu’elle a résisté à la tentation de dilapider cette manne, protégé les droits de propriété et investi ses revenus à l’étranger. Au cœur de ce succès : Farouk al-Kasim, un géologue irakien dont les idées ont contribué à bâtir le plus grand fonds souverain du monde.
Joakim Book
Pourquoi certains pays riches en ressources naturelles restent-ils pauvres, tandis que d’autres s’enrichissent de façon spectaculaire grâce aux richesses de leur sous-sol ?
La véritable question n’est pas de savoir pourquoi certains pays ou certaines populations sont pauvres, puisque la pauvreté constitue l’état par défaut de l’humanité. Elle est plutôt de comprendre pourquoi, dans certains lieux et à certaines époques, des peuples sont parvenus à mettre en place des institutions et des mécanismes économiques capables de les propulser vers une richesse presque inimaginable — du moins en termes relatifs.
Les ressources naturelles ne constituent pas une richesse en elles-mêmes. Le pétrole enfoui dans le sol ou les fonds marins n’avait aucune valeur économique avant que des entrepreneurs, des ingénieurs et des investisseurs ingénieux ne découvrent comment le transformer en un intrant productif utile à l’économie.
Ce qui comptait n’était pas la géologie, mais l’évaluation économique de la ressource et les moyens technologiques permettant de l’exploiter.
Pire encore : partout dans le monde, des pays prétendument « bénis » par d’abondantes ressources naturelles, comme le pétrole, sont régulièrement devenus plus pauvres, plus corrompus et moins productifs après la découverte de cet or noir.
Les économistes parlent de « malédiction des ressources naturelles », parfois appelée « malédiction des matières premières ». L’un de ces exemples les plus frappants est le « syndrome hollandais » : l’afflux de devises provoqué par les exportations de ressources fait monter la monnaie fiduciaire du pays concerné et nuit à la compétitivité de la plupart de ses autres secteurs. Dans sa version politico-économique, cette malédiction place tout l’appareil politique au service de l’extraction des ressources, au détriment de la population et des infrastructures — et, bien souvent, des droits de propriété et des institutions démocratiques. Les signaux de prix sont faussés et les décisions gouvernementales remplacent progressivement l’activité de marché.
Lorsque la Norvège découvrit du pétrole en mer du Nord à la fin des années 1960, ce pays arctique et glacial échappa en grande partie à ce destin.
Et, curieusement, personne ne contribua davantage à la prospérité norvégienne qu’un géologue pétrolier irakien né en 1934. Il s’appelait Farouk al-Kasim. La succession d’événements heureux qui le conduisit à guider avec expertise l’ascension de la Norvège, devenue l’un des pays les plus riches du monde, est véritablement extraordinaire.
Lorsque vous offrez à une classe politique une manne financière gratuite, son premier réflexe consiste à la dépenser comme si elle était tombée du ciel et devait durer éternellement. Après tout, il existe forcément un groupe d’électeurs qui en a besoin. Les baisses d’impôts ciblées sont populaires, et cet indispensable programme social a désespérément besoin de financements.
Cette incompétence politique à courte vue garantit que les bénéfices tirés de la découverte d’une ressource resteront éphémères.
La Norvège aurait très bien pu dilapider sa manne pétrolière. L’exemple britannique, confronté au même pétrole dans la même mer du Nord à peu près au même moment, offre un contre-exemple peu réjouissant.
Alors que les deux pays se trouvaient dans une situation économique relativement comparable dans les années 1960, les Norvégiens sont aujourd’hui environ 70 % plus riches que les Britanniques. Cette différence ne s’explique peut-être pas exclusivement par une meilleure gestion des découvertes pétrolières norvégiennes, mais elle y a certainement contribué.
Plutôt que d’attendre des compagnies pétrolières qu’elles investissent d’énormes sommes dans les plateformes et les équipements de forage, avant que l’État ne les taxe de manière opportuniste jusqu’à les pousser au bord de l’effondrement, al-Kasim s’appuya sur son expérience acquise dans le Golfe.
Afin de préserver la concurrence capitaliste et de permettre aux prix de marché d’aligner les intérêts de tous les acteurs, le système mis en place par al-Kasim et les fonctionnaires norvégiens dans les années 1960 et 1970 ne taxait lourdement que les bénéfices nets. Il accordait en revanche de généreuses déductions aux investissements, au développement des infrastructures et à la recherche et développement.
Il s’avéra que les investisseurs internationaux et les grandes compagnies pétrolières étaient tout à fait disposés à abandonner l’incertitude juridique, les risques de coups d’État et les menaces de confiscation propres à certains des endroits les plus hostiles de la planète, en échange de droits de propriété garantis et de l’État de droit prévisible et transparent qu’offrait la Norvège.
Comme l’a déclaré Dick Cheney dans une formule restée tristement célèbre :
« Le bon Dieu n’a pas jugé bon de placer le pétrole et le gaz uniquement dans des pays dotés de régimes démocratiquement élus et favorables aux États-Unis. »
La Norvège évita également l’autre écueil de ce délicat exercice d’équilibriste qu’est l’exploitation des ressources : la dérive vers un régime socialiste et confiscatoire — phénomène qu’al-Kasim avait également eu tout le loisir d’observer. Au lieu de considérer les découvertes pétrolières comme de l’argent gratuit et de les dépenser sans compter dans des projets publics, le pays consacra l’essentiel des recettes au Fonds pétrolier. Celui-ci investit dans des actions, des obligations et des actifs immobiliers à l’étranger, devenant l’un des fonds les plus performants et les moins coûteux à gérer au monde.
Cette réussite illustre simultanément plusieurs principes d’économie politique.
Les ressources ne deviennent une richesse économique que lorsque les êtres humains découvrent comment les utiliser. C’est la production qui crée la richesse. Et l’épargne non consommée, lorsqu’elle est investie avec discernement, peut préserver et multiplier cette richesse — de façon spectaculaire lorsqu’elle bénéficie de plusieurs décennies d’intérêts composés et de l’érosion de la monnaie fiduciaire.
Aujourd’hui, le fonds pétrolier norvégien détient environ 1,5 % de toutes les sociétés cotées de la planète. Il se comporte principalement comme un actionnaire passif, même si quelques obsessions ESG viennent parfois se glisser dans sa gestion.
Mais le génie de cet immense trésor d’actifs financiers ne réside pas seulement dans les actifs eux-mêmes ; il tient surtout à la manière dont cette nation nordique est parvenue à prospérer tout en échappant au syndrome hollandais.
L’afflux de dollars issus du pétrole dans cette petite économie a été compensé par des sorties de capitaux, puisque les recettes fiscales pétrolières étaient investies à l’étranger. La monnaie locale a ainsi évité les effets les plus destructeurs du syndrome hollandais.
Al-Kasim introduisit également une autre innovation : imposer une efficacité maximale à chaque puits, faisant passer le taux moyen d’extraction à 45 %, contre environ 25 % dans le reste du monde. Les ingénieurs norvégiens devinrent ainsi parmi les foreurs pétroliers les plus innovants et les plus compétents au monde. Aujourd’hui encore, le secteur pétrolier et les services qui lui sont associés représentent environ un cinquième du PIB du pays.
Ce qui rend l’histoire d’al-Kasim si fascinante, c’est que son lien avec la Norvège était son épouse, Solfrid. Il l’avait rencontrée dans les années 1950, alors qu’il étudiait dans le cadre de l’Iraq Petroleum Company, contrôlée par les Britanniques. Il était ensuite retourné vivre en Irak avec elle pendant une dizaine d’années. Le couple eut trois enfants, dont l’un souffrait d’une maladie qui ne pouvait être traitée qu’en Norvège.
À la fin des années 1960, la famille abandonna donc la vie prospère qu’elle menait à Bassorah. Al-Kasim renonça par la même occasion au poste élevé qu’il occupait dans l’industrie pétrolière irakienne.
Une fois arrivé en Norvège, sans emploi, sans débouchés et sans savoir véritablement quoi faire de ses compétences, il se présenta un jour – presque sur un coup de tête – à la porte du ministère norvégien de l’Industrie pour se renseigner sur les activités d’exploration pétrolière.
À l’époque, les Norvégiens disposaient d’une grande quantité de résultats d’essais et de données d’exploration à analyser. Phillips Petroleum, la dernière grande compagnie encore engagée dans la prospection pétrolière en mer du Nord, était sur le point de jeter l’éponge.
« Non, non, déclara al-Kasim après avoir été recruté par le ministère pour examiner les chiffres. Il y a bel et bien du pétrole dans ces eaux. Ce n’est qu’une question de temps. » Sous la menace d’amendes gouvernementales, Phillips accepta de procéder à une ultime tentative : la compagnie découvrit alors le gisement d’Ekofisk, le plus vaste et le plus important champ pétrolier de la mer du Nord.
Tout cela parce qu’un ingénieur pétrolier irakien, qui avait épousé une Norvégienne et avait dû se rendre d’urgence en Norvège pour y faire soigner son enfant, s’était présenté par hasard avec les compétences adéquates, avait posé les bonnes questions — et avait mieux interprété les données scientifiques que tous les autres acteurs concernés.
Al-Kasim fut fait chevalier en 2012. Il est souvent cité parmi les plus grands créateurs de richesse de l’histoire norvégienne.
Son rôle ne se limita pas, loin de là, à poser les fondations du secteur pétrolier. Ces fondations ont permis au Fonds pétrolier d’atteindre aujourd’hui une valeur équivalente à environ 400 % du PIB norvégien — suffisamment, soit dit en passant, pour attribuer à chaque Norvégien vivant une somme équivalente au prix médian d’une maison aux États-Unis.
Les détracteurs présentent souvent les fonds souverains comme la preuve que le capitalisme d’État peut fonctionner.
C’est passer à côté de l’essentiel.
Malgré les autres tendances socialistes et interventionnistes de la Norvège, son fonds ne crée pas de richesse en dirigeant la production ou en choisissant des champions industriels.
C’est exactement l’inverse.
Il génère des rendements parce que des millions d’entrepreneurs, de dirigeants, de travailleurs et d’investisseurs, évoluant au sein de marchés concurrentiels, créent continuellement de la valeur.
La Norvège n’est pas devenue riche parce qu’elle disposait d’immenses quantités de pétrole sous la mer du Nord.
La liste des pays assis sur de vastes réserves pétrolières est longue – et peu glorieuse : le Venezuela, le Nigeria, l’Irak, la Russie, entre autres.
La différence ne se trouvait pas sous les fonds marins, mais au-dessus : dans des institutions qui récompensaient l’esprit d’entreprise, respectaient les droits de propriété et empêchaient le pouvoir politique de dévorer la richesse de demain.
Farouk al-Kasim contribua à concevoir ces institutions. Mais leur réussite nous rappelle surtout que la richesse ne se « trouve » pas dans la nature ; elle est créée par l’action humaine.
Article traduit avec l’autorisation du Mises Institute. Original en anglais ici.