La Chronique Agora

Les mauvais chiffres de l’emploi US font grimper Wall Street… donc l’accord de paix de Lausanne fait grimper le pétrole ?

▪ L’institut ADP (Automatic Data Processing, qui compile les créations d’emploi dans le secteur privé) nous avait préparé psychologiquement à un mois de mars plutôt médiocre en termes de créations d’emplois : +189 000 contre 212 000 en février, alors que le consensus du marché visait 230 à 250 000.

Pas de quoi s’inquiéter puisque les statisticiens d’ADP nous ont gratifiés d’une série de sous-évaluations allant de -50 000 à -80 000 depuis l’automne 2014. Cela donne un socle de 190 000 + 50 000 de bonus = un total de 240 000… pile au milieu de la fourchette.

L’économie américaine n’a généré que 126 000 emplois en mars

Si ADP avait "eu bon" au mois de mars, les mauvais esprits auraient argué qu’une horloge arrêtée donne l’heure juste deux fois par jour… Fort heureusement, ADP a une fois de plus tout faux puisque l’économie américaine n’a généré que 126 000 emplois en mars (63 000 de moins qu’attendu) selon les chiffres officiels du BLS (Board of Labor Survey).

Ceci représente une chute de 52% par rapport à février (après révision de -40 000), soit pratiquement -60% par rapport à l’estimation initiale de 295 000. Un montant de -169 000 par rapport au mois précédent… Je ne sais pas si je suis facilement impressionnable mais un tel écart en l’espace de quatre semaines (et demi) me plonge dans un abîme de perplexité.

▪ Mais que se passe-t-il donc ?
Je ne sais même plus quoi pianoter sur mon clavier lorsque le BLS nous informe que malgré un marché de l’emploi qui connait son pire recul depuis fin 2013, le taux de chômage reste stable à 5,5%.

L’explication réside dans le recul de 0,1 point de pourcentage de la population active (soit environ -100 000 personnes employables) à 62,7%. Cela pour cause de retraite anticipée, de défaut de formation adéquate, d’absence de véhicule personnel en bon état (pour s’affilier à Uber), de perte d’espoir dans la recherche d’emploi.

Alors que le QE de la Fed s’est éteint il y a à peine quatre mois (aussitôt relayé par celui de la BCE), le taux de participation au marché du travail US se retrouve au plus bas depuis plus de 30 ans.

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En dépit du déferlement de 3 700 milliards de dollars de liquidités dont ont bénéficié les Etats-Unis depuis la crise de 2008, la situation de la population active n’a cessé de se dégrader depuis six ans… et en mars 2015, on touche le fond ! Loin de le déplorer, Wall Street s’en est fait une fête, ou tout du moins en a profité pour reprendre du terrain.

C’est Jan Hatzuis, stratège en chef de Goldman Sachs, qui avait raison dès mercredi dernier : les marchés n’ont plus à redouter de voir la Fed entamer un resserrement des conditions du crédit avant le mois de décembre prochain (probabilité de 57%), voire janvier 2016 (probabilité de 72%). C’est open bar et bol de punch à gogo (celui de la BoJ et de la BCE) au moins jusqu’en septembre et franchement, c’est tant mieux !

▪ Pas vraiment, non…
Non bien sûr, ce n’est pas tant mieux pour les demandeurs d’emplois et les dizaines de millions de citoyens américains qui n’ont plus accès au marché du travail… Mais pensez à ces quelques milliers de pauvres traders qui ont pris des leviers énormes sur les marchés dérivés et qui seraient obligés de couper leurs milliers de milliards de dollars de positions à terme si le "portage" (le coût du financement à crédit) venait soudain à augmenter.

Les encours de titres achetés à crédit représentent 360% de la capitalisation de Wall Street

Les encours de titres achetés à crédit représentent 360% de la capitalisation de Wall Street. Pour les amoureux des analogies amusantes, c’est le même ratio qu’en septembre 1929 — mais cela reste toutefois inférieur aux 500% de mars 2000, qui demeurent insurpassables.

Les traders affichent dans le même temps un taux de confiance record de 84%, avec seulement 16% de prises de position contrariennes ; et encore, cela englobe les stratégies de couverture mises en place par les opérateurs les plus agressifs à la hausse.

En ce qui concerne le ratio capitalisation/PIB, Wall Street navigue également dans les hautes sphères, avec un score de 1,33 (ou 133% du PIB). A nouveau, il s’agit de niveaux historiquement très élevés et qui n’ont jamais été tenables plus de quelques mois. Mais ça, c’était avant !

Avant que les banques centrales fassent les prix de la quasi-totalité des actifs, avant que la Bank of Japan, après être devenue le seul acheteur des émissions du Trésor nippon, soit devenue également le premier acheteur au quotidien — et de très loin — à Tokyo.

▪ Il y a plus intéressant sur les marchés, heureusement…
Ce régime de prix administrés et qui montent d’autant plus que les nouvelles sont mauvaises n’est guère passionnant techniquement ou intellectuellement. Nous vous proposons donc depuis la dernière séance des "Quatre sorcières" du 20 mars de jeter régulièrement un oeil sur les matières premières.

Jouons franc jeu, ce compartiment ne va se réveiller par la grâce du seul tintement des cloches de Pâques puis ressortir cette semaine, ni la suivante, de sa tendance à la consolidation.

En revanche, il peut survenir de brusques accès de volatilité — à la hausse comme à la baisse –, au gré de l’actualité géopolitique… et des mouvements de 10% ou 15% sont parfaitement exploitables sur des marchés réglementés et très liquides comme le cuivre, l’aluminium ou le pétrole (Brent ou WTI).

Mieux vaut adopter une stratégie contrarienne, comme le démontre la séquence "porte de saloon" sur le marché pétrolier en réaction à l’accord d’étape sur la limitation du programme nucléaire iranien conclu à l’arrachée à Lausanne jeudi dernier.

Les spécialistes du pétrole anticipaient une levée rapide des sanctions. Laquelle aurait pu conduire à un retour à la normale des exportations iraniennes de pétrole dès la signature d’un accord définitif en juin prochain (d’ici là, certains protagonistes tenteront de faire échouer la levée des sanctions par tous les moyens).

L’Iran n’exportera pas un baril de plus avant l’été puisque les sanctions actuelles restent en place jusqu’au 30 juin

Mais quelle que soit l’avancée des négociations et la bonne volonté de Téhéran, une reprise des exportations au niveau antérieur (1,5 millions de barils par jour) n’interviendra pas avant 2016. L’Iran n’exportera pas un baril de plus avant l’été puisque les sanctions actuelles restent en place jusqu’au 30 juin.

▪ La géopolitique reprend sa place
J’évoquais des stratégies contrariennes puisque beaucoup d’opérateurs se préparaient à devoir gérer une surabondance imminente de pétrole (lequel a rechuté vers 48 $ à New York jeudi soir). Cependant, la perception de la situation s’est complètement retournée durant le week-end, provoquant une envolée de 6% du WTI sur le NYMEX.

Il n’est pas impossible que les opérations de la coalition sunnite (Arabie Saoudite/Emirats/Qatar) se poursuivent au Yémen alors que les rebelles chiites marquent des points stratégiques au sol et dans la capitale, malgré les frappes aériennes dont leurs bastions ont fait l’objet depuis une semaine.

Qui sait quelle tournure pourraient prendre les évènements si l’Arabie Saoudite venait à lancer une opération terrestre au Yémen. En effet, il ne s’agit pas que d’une guerre religieuse (sunnites contre chiites) mais d’un affrontement indirect entre les deux grandes puissances pétrolières régionales que sont l’Iran et l’Arabie Saoudite… avec l’Irak — et son or noir bon marché — comme enjeu principal.

En cas d’accalmie durable au Yémen (si le gouvernement légal reprend le contrôle du pays ou conclut un accord avec les rebelles), les cours du pétrole pourraient rechuter sous les 45 $ et même aller tester de nouveaux plus bas annuels, en-deçà des 40 $.

En cas d’embrasement régional, ce qui semble peu probable, il existe une possibilité de voir le WTI grimper de 10% supplémentaires vers 57 $. C’est seulement au-delà de ce seuil que le rebond du baril pourrait prendre une tournure "parabolique".

D’ici là, il semble plus pertinent de vendre les rebonds, comme par exemple les 5 $ repris depuis jeudi dernier. Les chiffres de l’emploi US ont affaibli temporairement le dollar, ce qui contribue à faire grimper symétriquement le baril… mais le ralentissement de l’activité aux Etats-Unis sur fond de surproduction durable de pétrole de schiste devrait continuer de tirer les cours à la baisse.

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