La Chronique Agora

Mad of Madoff : le gratin de la finance victime de l'homme qui valait 10 Kerviels

** Depuis 2006, Bill Bonner ne cesse d’avertir nos lecteurs que la crise qui avait commencé comme farce (dépenser plus en gagnant moins) s’achèverait en tragédie… Avec ce que vous allez découvrir (ou redécouvrir) dans les prochains paragraphes, vous allez à votre tour être tentés de considérer que la tragédie du krach systémique, du credit crunch et de la déflation pourrait bien s’achever comme une farce colossale.

Wall Street a basculé dans la quatrième dimension avec la révélation vendredi dernier de la plus gigantesque carambouille pyramidale de l’histoire du capitalisme. Elle aurait entraîné une faillite personnelle d’un montant jamais vu — ni envisagé par personne — de 50 milliards de dollars.

Avec l’affaire Kerviel, nous pensions disposer d’un nouvel étalon insurpassable de la catastrophe financière — associée au nom d’un seul opérateur… même partiellement innocent –, mais nous nous trompions car vous devrez désormais compter en "Madoff".

Le Kerviel étant équivalant à cinq milliards d’euros, le TARP d’Henry Paulson représente donc 53,5 Kerviels… Vous pouvez oublier cette unité de compte qui, de toute façon, ne tombe pas juste — la parité euro/dollar est capricieuse : désormais, c’est en Madoff qu’on fera les calculs. Il en faut très exactement 14 pour faire un TARP !

** Nous avons appris jeudi soir l’arrestation à New York de Bernard Madoff par le FBI sur ordre du procureur de Manhattan, Lev Dassin, pour une fraude criminelle évaluée à 50 milliards de dollars.

Bernard Madoff, 70 ans, était une sorte de légende vivante à Wall Street. Son statut de fondateur de Bernard L. Madoff Investment Securities LLC, d’ex-président du conseil d’administration du Nasdaq et de milliardaire reçu avec tapis rouge dans les cercles les plus huppés l’avait depuis 20 ans préservé d’investigations qui auraient dû révéler au grand jour ses activités occultes. Il a en effet mis en oeuvre un "schéma de Ponzi" à l’échelle de l’Amérique, c’est-à-dire en très, très grand… car c’est bien connu, plus c’est gros, plus ça passe !

Il s’agit de la très classique pyramide, baptisée du nom du génial escroc italien émigré en Californie qui versait à certains clients des intérêts allant jusqu’à 40% en 90 jours. Ces intérêts mirobolants étaient financés par l’argent des investisseurs crédules dont les souscriptions servaient à rémunérer les premiers et bienheureux entrants… lesquels se transformaient en publicitaires zélés, totalement gratuits et d’une parfaite bonne foi pour le génial promoteur de ce miracle financier.

Avec le krach survenu en 2008 et des demandes de retraits massifs, le château de cartes (maquillées) s’est effondré. La liste des victimes, autrefois "folles de Madoff", ressemble à un Who’s Who du gratin de la finance internationale.

On y découvre pêle-mêle les noms de Fred Wilpon, le manager de l’équipe de baseball new-yorkaise des Mets et patron du fonds Sterling Equities… Lawrence Velvel, 69 ans, recteur de l’Ecole de Droit du Massachusetts… Nomura Holdings (à Tokyo)… Neue Privat Bank (à Zurich)… BNP Paribas, officiellement exposée via des hedge funds à hauteur de 350 millions d’euros… l’Union bancaire privée, le numéro 1 mondial des hedge funds, exposée à hauteur d’un milliard de dollars… Optimal, un gros fonds du numéro 2 espagnol Santander : la banque espagnole aurait placé trois milliards de dollars de produits financiers Madoff.

** Curieusement, la découverte d’un nouveau "trou noir" de 50 milliards de dollars — et il s’agit de sommes définitivement perdues par les souscripteurs — n’a pas ému Wall Street plus que cela vendredi. En effet, le Dow Jones a progressé de 0,75% (une semaine pour rien au final) et le Nasdaq de 2,2%, ce qui permet aux "technos" d’engranger une performance hebdomadaire de 2,1%.

C’est à la fois très peu par rapport aux 7,5% gagnés par les places européennes et beaucoup compte tenu de la toile de fond macro-économique et de l’affaire Madoff.

Wall Street a été soutenu par un nouvel espoir de sauvetage des constructeurs américains. Les sommes nécessaires pourraient être puisées dans un TARP qui détient encore plus de 365 milliards de dollars de liquidités — les 335 premiers milliards offerts aux institutions financières n’ayant entraîné aucun sursaut du marché interbancaire et du crédit à la consommation.

Les indices américains sont rapidement ressortis de la zone rouge pour repasser dans le vert dès la mi-séance (comme le vendredi 5 décembre).

** Les places européennes devraient en profiter ce lundi. Un rally de fin d’année demeure envisageable mais il ne faut plus rêver au retour du CAC 40 vers ses sommets de la mi-octobre (3 650/3 690 points) et encore moins un retracement des 4 000 points d’ici le 31 décembre prochain.

Chaque fois que le marché rencontre une contrariété — et l’affaire Madoff est un sujet d’inquiétude de magnitude 9 sur une échelle de 10 –, il devient évident que les gérants se débarrassent en premier lieu des titres qui ont subi les plus lourdes contre-performances de l’année, afin de les éliminer de leur portefeuille.

La Bourse de Paris a terminé la semaine un peu à bout de forces après une entame tonitruante (+11,5% en trois séances) qui corrigeait une perte non moins impressionnante de 8,4% du 1er au 5 décembre — la pire entame de mois boursier des 70 dernières années.

Malgré un repli de 2,8% vendredi, les valeurs françaises ont engrangé 7,55% en cinq séances. Les trois dernières ont cependant été marquées par un net fléchissement des volumes : à peine 3,2 milliards d’euros échangés en moyenne, et 3,6 milliards d’euros à la veille de week-end, ce qui semble très faible sachant que le CAC 40 chutait de 5,6% en fin de matinée.

Ce faisant l’indice phare a comblé le gap des 3 118 points du 5 décembre dernier : d’un vendredi à l’autre, c’est une zone de fragilité dans la courbe qui disparaît.

Cet élément technique pourrait constituer un élément positif pour la semaine cruciale qui s’annonce. En effet, les gérants n’ont plus que cinq séances pour mettre la dernière main aux habillages de bilans. Le vendredi 19 décembre sera celui des "quatre sorcières", avec l’expiration de tous les instruments dérivés mensuels, trimestriels et annuels.

** Le CAC 40 a laissé ouvert un nouveau gap sous 3 263 points mais le sauvetage des 3 200 points est plutôt encourageant. Il est assez paradoxal de voir un titre du secteur distribution s’imposer en tête des hausses (PPR a bondi de 25% en cinq séances) alors que Woolworths se bat pour survivre outre-Manche, que la consommation dévisse en Allemagne (depuis octobre) et que le chiffre des ventes de détail aux Etats-Unis est ressorti en baisse de 1,8% le mois dernier, dont un repli de 1,6% hors automobile.

Le scénario déflationniste s’est en outre confirmé avec l’annonce d’une chute de 2,2% des prix à la production au mois de novembre, assortie d’une petite hausse de 0,1% des prix hors nourriture et énergie.

La seule bonne surprise provenait de l’indice de confiance des consommateurs de l’université du Michigan qui s’est sensiblement redressé, atteignant 59,1 en estimations préliminaires en décembre, contre 55,3 pour le mois de novembre.

Sur le Vieux Continent, le PIB français devrait chuter de 0,7% au quatrième trimestre 2008 selon la Banque de France. Il faut s’attendre à ce que le score soit le pire observé depuis 1974 : sur l’ensemble de l’année 2008, le PIB devrait afficher une progression de 0,8%.

Les déficits vont s’accroître d’une poignée de milliards d’euros dans l’Hexagone en 2009 — soit l’équivalent d’un Kerviel –, une misère en comparaison des 10 Kerviels perdus par le sieur Madoff en 2008 !

Philippe Béchade,
Paris

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