La Chronique Agora

Lindsey Graham, l’homme de l’État profond

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Présenté comme un patriote et un défenseur de la démocratie, Lindsey Graham servait surtout un système qui prospère grâce aux guerres, aux lobbies et à l’argent public. Un système où les intérêts privés finissent par dicter la politique étrangère américaine.

Dans les années 1980, le sénateur William Fulbright estimait déjà que 90 % du Sénat était sous le contrôle d’Israël. Aujourd’hui, cette proportion serait probablement plus proche de 95 %.

C’est peut-être exagéré. Et selon le point de vue que l’on adopte, on pourra s’en réjouir ou le déplorer. Ceux qui accordent une importance primordiale aux intérêts d’Israël y verront une bonne chose. Ceux qui pensent que le Sénat devrait défendre les intérêts des États-Unis plutôt que ceux d’un pays étranger seront sans doute moins enthousiastes.

Une chose paraît néanmoins certaine : le système politique américain ne fonctionne pas vraiment comme il est censé le faire.

Ce qui nous amène à cette réflexion, ce sont les efforts déployés par la presse dominante pour faire de Lindsey Graham un grand patriote américain. Mike Pompeo écrivait ainsi dans le New York Post :

« Avec la disparition du sénateur Graham, sa famille perd un homme qui l’aimait profondément. Le Sénat perd un défenseur du rôle essentiel de cette institution dans la préservation de la démocratie. Notre pays perd un grand patriote et un combattant. Quant à moi, je perds un ami et un mentor dont la bienveillance à mon égard fut inestimable. »

Mais ce n’était pas la « démocratie » décrite dans les manuels scolaires que Graham cherchait à préserver. Nous épargnerons à nos lecteurs une véritable nécrologie du sénateur défunt. Toutefois, un point ne fait guère débat : il incarnait une nouvelle génération de responsables politiques américains, qui ne représentent plus les électeurs de leur État, mais quelque chose de plus vaste et de plus durable – les puissants intérêts qui, dans l’ombre, dirigent réellement le gouvernement.

Parmi eux figurent de très grandes fortunes, l’industrie pharmaceutique, le complexe militaro-industriel, Israël (non pas les Juifs en général, mais ceux qui soutiennent le programme sioniste de Benyamin Netanyahou), ainsi que la bureaucratie fédérale elle-même.

Par commodité, nous appelons cet ensemble assez disparate « l’État profond ». Chacune de ses composantes poursuit ses propres chevaux de bataille, mais toutes se retrouvent autour d’une mission essentielle : utiliser le gouvernement américain pour préserver et accroître leur richesse, leur pouvoir et leur statut.

Malheur, dès lors, à celui qui ose faire passer sa loyauté envers les États-Unis ou les contribuables avant tout le reste ! Les puissants bailleurs de fonds extérieurs à sa circonscription ne tarderont pas à inonder les médias de raisons de voter contre lui. The Intercept rapportait ainsi :

« [L’AIPAC] et un autre groupe pro-israélien, Democratic Majority for Israel, ont contribué à faire battre les représentants Andy Levin, démocrate du Michigan, et Marie Newman, démocrate de l’Illinois, qui avaient ouvertement critiqué le financement militaire américain inconditionnel accordé à Israël. La campagne menée contre Levin a marqué une offensive importante de l’AIPAC visant à étouffer les critiques contre Israël, y compris lorsqu’elles émanaient de parlementaires juifs. »

C’était en 2022. Plus récemment, le représentant du Kentucky Thomas Massie a été pris pour cible. Les électeurs de sa circonscription semblaient pourtant parfaitement satisfaits de lui… jusqu’à ce que les groupes de pression de l’État profond se liguent contre lui.

Après tout, ce sont les électeurs qui décident, pourrait-on objecter, et ils auront ce qu’ils méritent. C’est vrai. Mais au milieu de campagnes publicitaires financées à coups de millions de dollars et orchestrées par des professionnels des relations publiques, on demande beaucoup aux citoyens ordinaires lorsqu’il s’agit de distinguer le prince du crapaud.

De plus en plus d’élus du Congrès — à vrai dire, presque tous — coassent désormais au service de ces intérêts particuliers, et non de ceux qui les ont envoyés à Washington. Ils savent où se trouve l’argent. Le Congressional Research Service le rappelle :

« Israël est, en valeur cumulée, le premier bénéficiaire de l’aide étrangère américaine depuis la Seconde Guerre mondiale… À ce jour, les États-Unis lui ont versé 174 milliards de dollars — en dollars courants, non corrigés de l’inflation — sous la forme d’aide bilatérale et de financements destinés à la défense antimissile. »

L’objectif général de l’AIPAC est d’obtenir davantage d’argent des États-Unis afin d’acheter davantage d’armes. Une grande partie de ces fonds finit dans les caisses de l’industrie de la défense. Une fraction de cet argent est ensuite revenue à Graham sous une forme ou une autre.

Lindsey Graham était un parfait exemple du candidat moderne adoubé par l’État profond. Sa vision du monde était d’une grande simplicité : il y avait « nous » et « eux ». Et pour gagner, une seule solution s’imposait : les bombarder.

Cette méthode ne donnait pas toujours de très bons résultats. Elle procurait peut-être une certaine satisfaction psychologique à des hommes comme Lindsey Graham. Pour les lobbyistes, en revanche, elle était incontestablement rentable.

L’argent est ce qui fait saliver et haleter l’État profond. Les bombardiers coûtent cher. Les bombes aussi. Bombarder l’Iran, par exemple, n’apporterait aucun bénéfice plausible aux habitants de Caroline du Sud. Mais Graham ne représentait pas vraiment ceux qui avaient voté pour lui. Il était le fidèle serviteur non pas du « peuple », mais de l’État profond qui le possédait.

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