La Chronique Agora

Le Capitole américain tout proche de la roche Spitzerienne ?

** L’actualité économique, boursière et politique de ce jeudi fut d’une telle densité qu’il sera impossible d’en rendre compte de manière approfondie en une seule Chronique. De plus, un résumé succinct de tel ou tel élément ne nous semble pas satisfaisant…

Il nous a fallu faire quelques choix et cela va se traduire par une impasse sur le déroulement de la séance d’hier — le CAC 40 et les places européennes ont terminé pratiquement à l’équilibre. Il nous semble en effet plus judicieux d’insister sur ce qui a provoqué la singulière succession d’écarts de cours observée entre 14h30 et 17h30 sur les indices boursiers et les parités de change.

Par ordre chronologique, les investisseurs ont pris connaissance du sévère réquisitoire de l’ex-procureur général de New York, Eliot Spitzer, au sujet des responsables de la crise des subprime. Le tout récent gouverneur de la « Grosse Pomme » — sa nomination remonte à janvier 2007 — incrimine, pêle-mêle, l’administration Bush, la SEC et tous les acteurs financiers de l’industrie des dérivés de crédit (banques, agences de notation, monoliners).

Il prévient par ailleurs qu’un tsunami financier pourrait dévaster l’économie américaine en cas d’insuccès de la tentative de sauvetage des rehausseurs de crédit.

Eliot Spitzer s’est construit une célébrité en pourchassant cinq ans auparavant les auteurs d’études financières complaisantes ou carrément bidons du temps de la bulle des dot.com et de la toute puissance d’Enron, et autres Worldcom. Il accuse maintenant la SEC et les autorités de régulation d’avoir délibérément laissé les banques d’affaires orchestrer le gonflement de la bulle des dérivés de crédit en refusant de mettre en place des outils de contrôle.

Les échanges de « gré à gré » — opaques et faciles à évacuer de manière comptable dans le hors bilan des établissements financiers — sont la règle dans le domaine des CDO et des divers swaps de risque de crédit, de change et de taux.

Pire, certains hauts responsables de la SEC ont été poussés vers la sortie, en 2005 et 2006, pour avoir tenté de tirer la sonnette d’alarme et avoir envisagé d’auditer les activités de certaines banques de renom — et ô combien influentes à Wall Street — très en pointe dans le secteur des CDO, CDS et autres RMBS.

Ces mêmes brasseurs d’argent n’ont pas hésité à limoger de hauts responsables qui s’alarmaient en interne des risques inconsidérés pris sur les dérivés de crédit ; pas question de laisser des gêneurs créer des difficultés et ralentir la course au chiffre d’affaire !

Ce genre d’activités à fort effet de levier était pourtant dans le collimateur d’Eliot Spitzer dès octobre 2005. Il avait alors diligenté une enquête à l’encontre de Bear Stearns, soupçonné d’avoir trompé ses clients sur la valeur et le risque réel attaché à des lots de titrisations de prêts subprime — sous forme de CDO. Il s’était interrogé, à l’époque, sur le laxisme des agences de notation vis-à-vis de ces produits exotiques.

Ce qui est véritablement en cause depuis les années 2002/2003, c’est la faculté offerte par le législateur d’une ventilation du risque à l’ensemble des agents économiques — comme nous l’avons maintes fois décrit — via un système parallèle de création d’argent virtuel et de pseudo-protections contre un retournement de cycle dans l’immobilier. « La régulation, voilà l’ennemie » était le credo de l’époque, et cela le demeure aujourd’hui encore pour beaucoup d’ultralibéraux.

Mais Eliot Spitzer va plus loin en accusant l’administration Bush d’avoir sciemment fermé les yeux sur des pratiques déloyales — ou franchement illégales — des banques, visant à attirer des ménages insolvables dans le piège du surendettement puis de la faillite personnelle.

D’où un appel de grandes banques — comme le Crédit Suisse ou JPMorgan — au recours à la garantie de l’Etat fédéral pour les prêts contractés par des ménages délibérément trompés ou escroqués par les organismes prêteurs. UBS vient ainsi d’annoncer une perte record de 13,7 milliards de dollars liée à la dépréciation de son portefeuille de 27,6 milliards de CDO et RMBS.

Cela permettrait à des centaines de milliers d’Américains d’éviter l’humiliation d’une faillite personnelle puis d’une expulsion. En outre, cela limiterait d’autant les mises aux enchères qui font s’effondrer les prix des maisons et les défauts de paiement qui font capoter le marché des dérivés de crédit.

** La crise de l’immobilier s’avère, en effet, profonde et durable ; ce ne sont pas les rédacteurs de la Chronique Agora qui le réaffirmaient hier, mais bien Ben Bernanke devant les membres du Congrès sur la colline du Capitole et Henry Paulson depuis son secrétariat au Trésor.

Pour illustrer ce propos, rien ne vaut le florilège de statistiques concoctées par la NAR (National Association of Realtors). Elle démontre que la chute des prix immobiliers est la plus rapide depuis 1979 — date de création de ses instruments de mesure conjoncturelle dans l’ensemble des états de l’Union — et qu’il s’agit probablement de la plus sévère de l’après Seconde guerre mondiale. Et, selon la NAR, le credit crunch actuel en est la cause principale.

Le prix médian des maisons a ainsi chuté de 5,8%, à 206 200 $ — contre 219 300 $ fin
2006. Le recul atteint 8,7% sur la côte ouest, 5,4% dans le sud, 4,8% dans le nord-est et 3,2% dans le Midwest. Cependant, il existe des disparités impressionnantes puisque la valeur des maisons s’est effondrée de 18% dans certains comtés du Michigan — autant qu’à Sacramento, capitale de la Californie.

Dans l’Ohio — frappé de plein fouet par la crise automobile — le prix des maisons individuelles a chuté de 9,3% en un an et vous pourriez vous y loger pour seulement 72 600 $.

A l’opposé, la bulle continue de gonfler à San Jose — le saint Graal immobilier des nababs de la high tech. La flambée y atteint 11,2% à 845 300 $ — plus de 10 fois le coût d’un logement dans la Rust Belt dont Detroit est la capitale. Beverly Hills n’a qu’à bien se tenir, d’autant que la criminalité à Los Angeles — les gangs ethniques y sont parmi les plus violents au monde — fait fuir par mal d’artistes.

La Floride — malgré son climat tropical et ses cohortes de candidats à une retraite bien au chaud avec vue sur l’océan — prend de son côté des allures de zone polaire pour les investisseurs immobiliers. Ainsi, les appartements commercialisés à Cape Coral ont vu leur tarif s’effondrer de 26% en un an.

Si l’on continue à s’intéresser aux états réputés pour leur ensoleillement, la chute avoisine 20% à Tucson dans l’Arizona et Las Vegas s’en tire presque bien avec une chute de seulement 10,5%, à 178 500 $.

Compte tenu de ce qui précède, Wall Street peut accorder un certain crédit — et pas subprime ! — à Ben Bernanke lorsqu’il pronostique une croissance plus lente aux Etats-Unis début 2008 mais pas de récession. Il a promis, en effet, de faire le nécessaire — chacun comprend qu’il s’agit de continuer à réduire les taux directeurs — pour favoriser un rebond de la croissance qu’il entrevoit déjà pour la fin du deuxième semestre 2008. Cependant, ce rebond pourrait apparaître tardif pour nombre de stratèges boursiers.

Henri Paulson, secrétaire d’Etat américain au Trésor, est sur la même longueur d’onde. Il a ainsi déclaré que l’économie américaine resterait sur le chemin de la croissance — bien qu’à un rythme moins élevé — en 2008. Les 130 millions de chèques de remboursements fiscaux, qui atteindront un montant de 168 milliards de dollars sur deux ans, devraient commencer à parvenir à leurs destinataires d’ici la mi-mai, et seraient intégralement délivrés fin juillet.

Dans un tel contexte, la contraction de 7% du déficit commercial américain au mois de décembre — à 58,75 milliards de dollars — est passée largement au second plan. Nous verrons lundi comment cette embellie s’est matérialisée et nous démontrerons qu’il serait très prématuré de s’en réjouir, tant le déséquilibre des échanges avec la Chine apparaît hors de tout contrôle.

Philippe Béchade,
Paris

Recevez la Chronique Agora directement dans votre boîte mail

Quitter la version mobile