La Chronique Agora

Le bal des morts-vivants

** Une semaine pleine d’incertitudes et marquée par la multiplication des signaux de dégradation économique s’achève sur une progression digne d’une période de boom de l’activité et de modération de l’inflation — c’était le bon temps de Goldilocks en 2005/2006.

Le marché parisien engrange très précisément 5% sur l’ensemble de la semaine, des gains qui s’ajoutent aux 5,64% du 26 au 30 janvier. Le CAC 40 termine donc son parcours haussier tout près des meilleurs niveaux du jour, même si le test des 3 146 points n’a constitué qu’une éphémère tentative de débordement de la moyenne mobile à 50 jours.

Cette séance, qui avait débuté à toute petite allure, s’est achevée par un retour en force des acheteurs. Les volumes d’échanges ont tout simplement doublé au cours des trois dernières heures de cotations pour atteindre un total de 3,8 milliards d’euros contre 2,5 milliards d’euros en moyenne depuis lundi.

Avec un gain plus qu’honorable de 1,85% à 3 122 points, le CAC 40 retrouve ses niveaux plancher de fin décembre 2008. Il s’agit d’une zone de cours charnière puisque l’indice rencontrait ce vendredi une grosse résistance oblique baissière moyen terme unissant les sommets de début septembre 2008 et de début janvier 2009.

L’obstacle pourrait bien être rapidement effacé car Wall Street a confirmé vendredi soir les 2,2% de hausse (en moyenne) des principaux indices américains à mi-séance. Le Nasdaq a grimpé vers 1 580 points (la performance annuelle redevient positive) et le Dow Jones a tutoyé les 8 250 points.

Sur les autres places européennes, la semaine s’achève en fanfare avec 2,2% de hausse à Milan, 3% à Francfort, 3,5% à Amsterdam… et avec l’Euro Stoxx 50 qui grimpe de 2,2%.

** Pourtant, les derniers chiffres sur l’emploi aux Etats-Unis sont encore plus mauvais que le prévoyaient les plus pessimistes… mais cela ne fait que renforcer l’espoir d’une validation imminente du plan Obama.

Le président américain vient d’ailleurs de déclarer que le retard pris par le Congrès était "inexcusable et irresponsable". Les républicains justifient leur campagne d’obstruction par le souci de voir les mesures de relance soutenir réellement le marché du travail. Ils jugent le plan trop coûteux mais préconisent parallèlement des allègements fiscaux qui privent le pays de précieuses recettes.

L’obtention d’un vote majoritaire au Sénat dépend en fait du basculement de deux républicains "modérés" en faveur du plan. Il ne devrait pas être très difficile de trouver un compromis concernant l’enveloppe globale en supprimant telle ou telle subvention au profit de secteurs non stratégiques.

Le budget dédié à la rénovation des établissements scolaires vient par exemple d’être fortement revu à la baisse — les enfants et petits-enfants des parlementaires américains ne les fréquentent pas, ils sont inscrits dans de prestigieuses écoles privées en parfait état. Le soutien aux programmes éducatifs a quant à lui été pratiquement supprimé au motif que les postes d’enseignants nécessaires existent déjà et que cela ne crée pas d’emploi.

Mais si Barack Obama voulait faire plier définitivement le Sénat — y compris ses adversaires politiques les plus résolus –, il n’aurait qu’à menacer de révéler la liste des élus du Congrès dont les campagnes ont été financées (illégalement) par Bernard Madoff.

Nous avons donc très bon espoir de voir le plan Obama adopté sous 48 heures. Le fait qu’il soit amputé de quelques dizaines de milliards de dollars ne nous soucie guère puisque Timothy Geithner et les conseillers économiques de la Maison Blanche ont déjà commencé à plancher sur le prochain plan de relance qui sera — selon des sources universitaires — présenté avant la fin de l’été.

** Il ne faut d’ailleurs guère se faire d’illusion au sujet de l’efficacité du premier plan. Il ne va pas permettre de contrebalancer les 3,6 millions d’emplois qui ont été détruits depuis le mois de novembre 2007 — qui a marqué le début de la contraction de l’activité économique aux Etats-Unis. Au rythme actuel, d’ici septembre 2009, le total des pertes pourrait avoir doublé.

L’économie américaine a en effet détruit 598 000 emplois salariés au cours du seul mois de janvier (le pire observé depuis 1967).

Le nombre de chômeurs atteint 11,6 millions auxquels il faut ajouter près de 7,75 millions de salariés à temps partiel ou de candidats qui ont renoncé à trouver du travail — souvent à cause d’un manque de mobilité puisqu’il est devenu impossible de revendre un bien immobilier, sauf à y perdre sa chemise. Cela donne un taux de chômage — ou de déficit d’emplois — qui passe de 13,5% à 13,9%.

** En France, le taux de chômage réel est déjà supérieur à 15%. En effet, les sans-emploi ou les sous-employés sont plus de cinq millions, peut-être même six millions en ajoutant les faux préretraités qui disparaissent pour ce motif des statistiques.

Le président Sarkozy confirme implicitement cette réalité en évoquant les "travailleurs pauvres" et en proposant une hausse des rémunérations du chômage partiel.

Il propose la suppression de la taxe professionnelle ou de la première tranche d’imposition, celle qui concerne les contribuables les moins fortunés.

** Aucune nouvelle dépense d’infrastructure n’a été évoquée, pas plus qu’un coup de pouce au pouvoir d’achat. La France est en panne d’exportations avec un déficit de 55,2 milliards d’euros (contre 40,5 milliards d’euros en 2007). Dans ces conditions, une relance par la consommation n’apparaît pas comme une priorité, sauf à laisser se creuser le déficit commercial.

Avec une large part des plans de relance consacrée à la rénovation des infrastructures et à la rénovation des logements (mises aux normes vertes), le secteur des matériaux de base a brillé vendredi — ainsi que tout au long de la semaine. On a ainsi observé des gains de 6,6% sur Lafarge (+15% sur cinq séances), 6,5% sur ArcelorMittal, 6,8% sur Saint-Gobain (champion de la hausse cette semaine avec un gain de 20%). On peut même ajouter Alstom (+5,4% mais +17,8% en hebdo) qui vient de signer un contrat de fourniture pour de nouvelles rames de métro avec Singapour.

** Les valeurs défensives ont en revanche été délaissées. GDF Suez demeurait largement en queue de peloton avec un repli de 5% et Sanofi-Aventis lâchait 2,5% et Essilor 1,5%.

Les grands perdants de la semaine furent Société Générale (-7,75% au global), Alcatel-Lucent (-7,6%), Pernod Ricard (-5,6%) et, dans une moindre mesure, BNP Paribas avec -3,5%. La banque limitait pourtant la casse avec un gain de 5% le 6 février.

Au sujet des banques, tous les plans de recapitalisation du monde ne changeront rien à la cohorte des cadavres sortant des placards à "produits structurés". Tels des morts-vivants, ils viennent dévorer les liquidités figurant à leur bilan, ce qui restreint leur capacité de prêter encore plus vite que le gouvernement ne parvient à ouvrir le robinet des liquidités.

Philippe Béchade,
Paris

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