La Chronique Agora

La France à la diète suédoise ?

richesse

Sophie Pedder, auteur du livre Le déni français, les derniers enfants gâtés de l’Europe

▪ La Suède comme nouveau modèle pour la France en crise ? Tel était le sens d’un discours [il y a quelques jours] de Pierre Moscovici censé expliquer une « révolution copernicienne » de la politique économique. Pour désendetter le pays, a-t-il déclaré, il faudra s’inspirer de la Suède afin de mener « une réforme de l’action de l’ensemble des administrations, un examen minutieux des dépenses publiques » et une « modernisation de l’action publique… pour garantir la qualité de nos services rendus ».

Au niveau du discours, c’est très nouveau. A 57% du PIB, la dépense publique en France est bien supérieure à celle en Suède (52%). François Hollande n’a-t-il pas déclaré lors de sa conférence de presse récente qu’il faut « faire mieux en dépensant moins » ? Mais au-delà des déclarations, ce gouvernement est-il prêt à aller jusqu’au bout de la logique ? C’est moins sûr. Dans mon livre, j’examine ce qu’ont fait les Suédois par le passé, et la tâche n’était pas mince.

[NDLR : Depuis des années Sophie Pedder observe la France pour The Economist. Son dernier livre Le déni français, les derniers enfants gâtés de l’Europe analyse et confronte notre modèle social à celui des autres nations européennes. Les chiffres sont sans appel et démontrent une chose : il faut agir vite ! Une lecture indispensable pour balayer les fausses certitudes !]

En 1992, la Suède a été confrontée à une série de chocs économiques, puis à une crise du secteur bancaire et des finances publiques. En 1993, le déficit budgétaire suédois a atteint plus de 11%. Le taux de chômage a triplé entre 1991 et 1993, pour atteindre plus de 9%. Pendant trois années consécutives, une récession économique profonde s’est installée. Dans la foulée, le pays a perdu le Triple A pour sa dette souveraine. Bref, une situation semblable à celle de la France aujourd’hui.

Le redressement de la Suède a ensuite été spectaculaire. En 2011, en pleine crise européenne, le pays a affiché un niveau de croissance proche de 4%, un taux de chômage redescendu à 7%, et un surplus budgétaire (ce que la France n’a pas atteint depuis près de 40 ans) de 0,1%. Alors qu’en 2000 les dépenses publiques en France représentaient 52% du PIB contre 55% en Suède, la situation s’est aujourd’hui inversée. La Suède a regagné son Triple A.

Comment ont fait les Suédois ? D’abord, ils ont compris que l’avenir de la solidarité nationale dépendait des finances publiques durablement saines. La consolidation budgétaire s’appuyait, entre 1994-1998, à 53% sur une baisse de dépense, contre seulement 47% sur une augmentation des impôts. En France, le budget pour 2013 prévoit l’inverse : une hausse des impôts pour deux-tiers de l’effort et une baisse de dépenses pour un tiers.

En Suède, cet effort supposait des décisions extrêmement difficiles. C’est un gouvernement de gauche, élu en 1994, qui a réduit les effectifs de la fonction publique. Entre 1990 et 1996, près de 140 agences publiques ont été fermées, et le nombre de fonctionnaires de l’Etat réduit de 10%. Ceci s’est traduit par le licenciement de 27 000 fonctionnaires, et 40 000 employés des entreprises publiques. En France, qui a presque deux fois plus d’agents publics par habitant que l’Allemagne, les fonctionnaires sont protégés du licenciement par leur statut.

Troisièmement, la réduction des dépenses en Suède ne consistait pas en une baisse généralisée ou aveugle, mais un effort ciblé sur les allocations qui n’incitent pas les bénéficiaires à travailler. Autrement dit, les Suédois n’ont pas passé le rabot sur toutes les prestations sociales. Ils ont protégé, par exemple, les allocations familiales pour la petite enfance qui aident les femmes à travailler.

En revanche, ils ont baissé les pensions de retraite et les allocations de chômage. En France, tailler dans les dépenses de protection sociale, qui représentent 30% du PIB — plus que dans tous les autres pays-membres de l’OCDE — reste tabou. Mais est-ce normal, par exemple, que le plafond de l’indemnisation du chômage soit de 6 000 euros par mois en France contre 2 150 euros au Danemark?

La France est-elle préparée à des réformes du secteur public à la suédoise ? Pas si sûr. Le pays s’offre un système social suédois, et un niveau d’imposition suédois… avec des finances publiques plus proches de celles de l’Espagne. C’est intenable. L’agence de notation Moody’s vient de le rappeler en dégradant la note de la France d’un Triple A. Le pays est loin d’avoir fini avec son déni de la réalité.

Depuis 2003, Sophie Pedder est le Chef du Bureau et la correspondante politique et économique de The Economist à Paris. De nationalité britannique, elle est diplômée de l’Université d’Oxford et de l’Université de Chicago. Elle commence sa carrière à la rédaction de The Economist à Londres en 1990. Elle est correspondante à Johannesburg de 1995 à 1998, avant de rejoindre le service Europe du journal à Londres jusqu’à sa nomination à Paris. Sophie Pedder est l’auteur de deux dossiers spéciaux consacrés à la France, L’art de l’impossible (2006) et La grande illusion (1999), parus dans The Economist. Elle a également publié deux essais, Blairkozy ou Ségoblair ? dans Désirs de France (Editions Michalon, 2007) et La rupture allégée dans Sarkozy vu d’ailleurs (Editions Michalon, 2008). Elle a reçu le prix David Watt 2006 à Londres pour le meilleur article politique international de l’année.

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