La Chronique Agora

La crise risque d'être douloureuse (1)

Par Philippe Béchade (*)

Christian Rappaz : La chute des marchés financiers était-elle prévisible? Difficile à croire que les banques n’aient rien vu venir ?
Philippe Béchade : Depuis l’alerte du février 2007, les banques ont systématiquement tenté de minimiser l’ampleur du problème, s’efforçant de nier le caractère terriblement contagieux de la perte de confiance des professionnels eux-mêmes dans les produits dérivés de crédit à haut risque.

Mais compte tenu des enjeux (qui portent sur des milliers de milliards de dollars), l’aveu du caractère explosif de la situation — alors même que le géant californien New Century Financial, spécialiste des prêts subprime, se retrouvait en situation technique de banqueroute dès janvier 2007–  pouvait précipiter les marchés dans une spirale baissière telle qu’il n’en avait plus été observée depuis octobre 1998 avec la faillite du fonds spéculatif américain LTCM.

Ch. R : Cela fait presque 18 mois que vous sonnez le tocsin à propos des risques pesant sur les marchés en dénonçant la fragilité d’un système financier basé sur la bulle du crédit. Disposiez-vous d’informations confidentielles ?
Ph. B : Un peu de curiosité et de bon sens nous a suffi. Nous faisons simplement notre métier d’analyste en toute indépendance. Les trous d’air successifs de février, juillet puis novembre 2007 sur les dérivés de crédit — puis les indices boursiers — étaient clairement prévisibles.

Depuis l’origine de la crise, nous avons simplement prévenu nos clients et lecteurs que cette bulle spéculative colossale — qui concerne 900 milliards de dollars de prêts à taux variable, très risqués, auxquels nous pouvons ajouter 2 000 milliards de dollars si nous prenons en compte les tranches high yield (à haut rendement) de prêts plus classiques — rendait la situation globalement très explosive.

Les banques disposent des mêmes informations et des mêmes méthodes d’analyse que nous. C’est la liberté de communication qui diffère… et les capitaines de la très juteuse industrie des titres de créance négociables "exotiques" (ABS, CDO, RMBS…) savent que le meilleur moyen d’éviter une panique au moment du naufrage, c’est de demander à l’orchestre d’enchaîner fox-trot et polkas et de déverser des fontaines de champagne sur le pont du
Titanic.

Les banques émettrices de prêts immobiliers aux Etats-Unis ont cru pouvoir prendre des risques quasi-illimités grâce à l’exploitation de mécanismes — parfaitement légaux — permettant de créer des "fourre-tout" constitués à la fois de créances pourries et d’emprunts de meilleure qualité, puis de revendre ces packages à d’autres intermédiaires financiers en recherche de produits obligataires à haut rendement (servant par exemple de support à des placements de trésorerie dynamiques, accessibles aux entreprises comme au grand public).

Le piège s’est refermé lorsque les réassureurs de crédits — souvent les véritables porteurs du risque en dernier ressort — ont avoué ne plus être en mesure d’honorer leurs engagements face à des taux de défaillance d’emprunteurs américains devenus catastrophiques ; une situation qui a rendu les modèles mathématiques inopérants et les stratégies de couverture totalement inefficaces.

Les réassureurs auraient certainement fait preuve de plus de prudence si les agences de rating n’avaient pas attribué des notations excessivement généreuses à ces packages renfermant des lots de pommes pourries… se fiant à la solidité financière et à la réputation des émetteurs.

Autrement dit, en matière de responsabilité dans l’effondrement de la bulle du crédit US qui impacte la planète entière (et l’Etat chinois compte parmi les plus gros détenteurs de subprime), il est difficile de désigner un coupable unique. L’ensemble des acteurs de cette gigantesque partie de poker menteur (banquiers, monoliners, hedge funds, agences de notation) auront beau jeu de se renvoyer la balle… et ils ne s’en privent pas.

Poussés dans leurs derniers retranchements, ils n’hésiteront pas à incriminer l’inconséquence du législateur américain d’une part (qui a voulu rendre l’accès au crédit trop facile) et le laxisme des autorités de tutelle d’autre part (qui n’a pas instauré de garde-fous)… sans oublier de critiquer jusqu’à l’avidité insatiable de la clientèle finale, laquelle exige toujours plus de produits à fort effet de levier.

Ch. R : L’UBS a avoué une perte de 20 milliards de francs suisses pour l’instant. Pensez-vous que l’établissement soit en péril ?
Ph. B : Le too big to fail devrait prévaloir… mais ses profits futurs dépendront de son exposition réelle aux crédits pourris et surtout de sa capacité à pouvoir provisionner des "paquets" d’emprunts subprime américains dont la décote atteint jusqu’à -70%. On ne connaît pas encore la facture finale. A ce jour, les banques ont avoué officiellement ou à demi-mot 150 milliards de pertes. Il en resterait pas moins d’un millier dans les placards si les conditions ne s’améliorent pas.

Ch. R : Que feriez-vous si vous étiez client à l’UBS ?
Ph. B : Je ne retirerais pas un centime. De toute façon, une majorité de banques sont dans la même galère et celles qui éprouvent le besoin de se recapitaliser trouvent de l’argent frais avec une déconcertante facilité… auprès de grands fonds proche-orientaux ou asiatiques cherchant à recycler utilement les milliards de dollars qui leur brûlent les doigts.

La suite de l’entretien dès demain…

Philippe Béchade
Pour la Chronique Agora

(*) Philippe Béchade rédige depuis dix ans des chroniques macroéconomiques quotidiennes ainsi que de nombreux essais financiers. Intervenant quotidien sur BFM depuis mai 1995, il est aussi la "’voix"de l’actualité boursière internationale sur RFI depuis juin 2002. Analyste technique et arbitragiste de formation, il fut en France l’un des tout premiers "’traders" mais également formateur de spécialistes des marchés à terme. Directeur de la rédaction aux Publications Agora, vous trouvez chaque jour ses analyses impertinentes des marchés dans La Chronique Agora et écoutez ses recommandations boursières sur notre ligne audiotel.

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