La Chronique Agora

De Janet Yellen aux marchés boursiers, les intervenants financiers ont-ils l’âge de raison ?

banques centrales

▪ L’anecdote circule sur internet depuis fin mai : selon une étude de Bloomberg, un tiers des traders et gérants n’ont jamais connu autre chose que des taux zéro, 50% n’ont jamais assisté à une hausse de taux (la dernière remonte à 2007), deux tiers des professionnels de la finance n’ont pas connu l’éclatement de la bulle des dot-com… et 43% étaient carrément trop jeunes (pré-adolescents) pour en avoir tardé la trace dans leur mémoire.

Mais pas de panique : nous pouvons compter sur 33% de professionnels expérimentés et qui étaient en exercice à l’époque. Ce sont souvent ceux-là qui détiennent les postes stratégiques ; il en va ainsi dans la plupart des corporations d’ailleurs, les fonctions directoriales deviennent accessibles au bout de 15 ans de parcours professionnel.

Au bout de 15 ans, les plus doués, les plus chanceux, les plus carriéristes (il faut un peu des trois) se retrouvent en haut de l’affiche. Il s’agit le plus souvent de postes "exposés", voir médiatisés ou la communication devient un exercice très encadré.

En d’autres termes, il s’agit de n’utiliser que ceux que la firme autorise : c’est l’apprentissage de la langue de bois.

Dans la finance, la langue de bois commande de ne jamais accréditer le scénario d’une bulle boursière ou obligataire

Dans la finance, la langue de bois commande de ne jamais accréditer le scénario d’une bulle boursière ou obligataire. Il est également impératif de couvrir les banques centrales de louanges pour avoir merveilleusement manoeuvré depuis l’automne 2008 pour tirer la planète d’une désintégration du système financier — qu’elles ont laissé advenir — et pour avoir réussi à recréer des milliers de milliards de richesse (en fait il s’agit de plus-values latentes sur des actifs gonflés à l’hélium).

En aucun cas les banques centrales ne sauraient être tenues responsables de l’usage qui a été fait de 2004 à 2007 de l’essence et des allumettes distribuées à des intermédiaires financiers dont le seul souci était de jouer les flambeurs : empocher suffisamment de bonus et de commissions pour prendre sa retraite à 30 ans, au bout de sept ans de carrière dans une salle de marché.

▪ Un cycle très significatif
Sept ans, ce n’est pas l’âge de raison pour un spéculateur… mais cela correspond tout de même à un cycle qui évoque beaucoup de choses aux "vieux de la vieille".

Prenons par exemple les sommets indiciels des 40 dernières années : 1973 (la crise du pétrole assomme la bourse), 1980 (Paul Volcker fait grimper les taux à 20% pour anéantir l’inflation… et assomme Wall-Street), 1987 (krach provoqué certes par une bulle boursière mais aussi et surtout par une politique monétaire divergente entre la Fed laxiste et la Bundesbank ultra-orthodoxe), 1994 (krach obligataire), 2001 (krach des dot.com), 2008 (krach de la bulle du crédit immobilier)… Que nous réserve 2015 ?

Probablement un condensé des quatre derniers krachs de 1987, 1994, 2001 et 2008 : bulle boursière (PER de 18 sur le S&P 500… hors effet rachats de titre, PER de 25 sur le Nasdaq 100) + bulle obligataire (taux devenus négatifs en Europe) + bulle immobilière (envolée des prix dans le haut de gamme et nouvelle vague de saisies aux Etats-Unis depuis six mois).

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En ce qui concerne la bulle boursière, celle contre laquelle aucun gérant vedette de 15 ans d’expérience ne vous mettra en garde, son gonflement est le plus long, le plus régulier, le plus déconnecté de toute réalité économique depuis 50 ans.

▪ Considérons la situation sous un autre angle
Une bulle se constitue d’abord sur les valeurs vedettes qui font des bénéfices (Wall Street, Londres, Francfort), puis sur des titres susceptibles de voir leur situation s’améliorer en cas "d’alignement des planètes" (bourse de Tokyo avec un yen dans les abysses et une banque centrale qui achète tout et à n’importe quel prix)… Viennent en dernier les entreprises qui sont en retard mais ne gagnent pas d’argent : c’est le cas des indices chinois avec une baisse de 10% des profits sur 12 mois tandis que les cours explosent de +150%.

Ne souriez pas, c’est arrivé un nombre incalculable de fois, y compris à Paris ces 50 dernières années : la mécanique est toujours la même, les prétextes identiques.

La conjoncture va bien finir par sourire même aux canards boiteux : les conditions de refinancement s’améliorent, il y a de la demande sur les hauts rendements donc le coût de l’endettement va être réduit… et enfin — last but not least –, les chances d’une OPA se renforcent car les entreprises bien portantes se doivent d’accroître leurs parts de marché et de diversifier leurs activités, quitte à restructurer sévèrement leurs cibles (c’est le jeu habituel du capitalisme).

On trouve des cours qui progressent de façon exponentielle alors que les bénéfices stagnent ou reculent

Le scénario chinois est caricatural. On trouve des cours qui progressent de façon exponentielle alors que les bénéfices stagnent ou reculent, des introductions en bourse par centaines qui surexcitent les "petits spéculateurs" qui ont parfaitement assimilé le principe de l’entonnoir, des entreprises dont la situation financière est invérifiable (le plus bel exemple, c’est Alibaba, un conglomérat aussi opaque qu’inextricable et dont la marge est impossible à calculer)… Le tout sur fond de leviers spéculatifs ahurissants, dans une ambiance de casino clandestin surchauffé.

▪ Le retour de l’argent idiot
Oui, ce qui se passe en Chine engendre en très fort sentiment de déjà-vu… sauf que personne n’a jamais vu autant d’argent idiot (des dizaines de millions d’investisseurs novices, mus par une avidité aveugle et des réflexes stupides) déferler en bourse en aussi peu de temps… avec les encouragements d’un gouvernement communiste qui pense avoir trouvé le moyen de financer des entreprises en difficulté sans faire gonfler davantage l’encours de créances douteuses qui bat en Chine un record historique.

La bourse de Shanghai a subi un épisode correctif de -2% lundi mais le palier des 5 000 points a été préservé. Rien qui puisse alarmer les spéculateurs, donc.

Bien au contraire, cela pourrait être perçu comme une opportunité d’achat car le SSE devrait classiquement ressortir du corridor 5 000/5 150 par le haut.

Cela, c’est de la théorie chartiste, celle que n’importe quel Chinois découvrira en moins de trois minutes en allant surfer sur Baidu pour se familiariser avec les structures graphiques les plus récurrentes (canaux, biseaux, drapeaux).

▪ Les pompiers de Wall Street à la manoeuvre
A propos de canaux, Wall Street nous a proposé mardi soir un magnifique spécimen de "camisole algorithmique" : les trois principaux indices américains ont oscillé au sein de corridors de moins de 0,2% d’épaisseur au cours des cinq dernières heures de cotation, la volatilité au cours des 90 premières minutes ne dépassant pas 0,5% à 0,6% au grand maximum.

Cela sent à plein nez l’intervention des pompiers de Wall Street à 48 heures de la conférence de presse de la Fed

Cela sent à plein nez l’intervention des pompiers de Wall Street à 48 heures de la conférence de presse de la Fed afin de prévenir toute contagion en provenance de l’Europe. Cela viendrait en effet interférer avec un discours forcément accommodant de Janet Yellen, dont le souci constant reste de complaire aux marchés, peu importe que l’économie réelle n’en tire aucun bénéfice, peu importe la mise en danger du système financier tout entier.

Il suffit de relire les interventions de Janet Yellen au cours des six mois qui ont précédé le krach de Lehman. Sur toute cette période, elle n’a fait que vanter — tout comme Ben Bernanke — la solidité des banques américaines et le caractère d’épiphénomène de l’effondrement des dérivés de crédit immobilier (des turbulences affectant un domaine cantonné aux échanges entre "spécialistes").

Je ne vais pas vous infliger l’inventaire de tous les commentaires techniques ineptes sortis de sa bouche en 2008, il me suffit de rappeler qu’elle fut la présidente de la Réserve fédérale de San Francisco entre 2005 et 2009. Elle était de ce fait responsable de la supervision de l’activité bancaire de la Californie, de l’Arizona et du Nevada… des états dans lesquels 40% à 50% de la totalité des emplois crées entre 2005 et 2007 étaient liés à l’immobilier (oui, même en Californie, berceau de la high tech).

Trois états où l’emballement de la spéculation immobilière et les malversations d’officines de crédit ont atteint le summum de tous les excès imaginables depuis un siècle… sans que Mme Yellen détecte jamais la moindre fraude ni la formation de la moindre bulle.

▪ Incompréhensible et scandaleux
Rien que d’évoquer ces faits me fait encore enrager rétrospectivement. Comment, après avoir à ce point manqué de bon sens et de compétence puis totalement failli à sa mission de contrôle de l’activité de crédit, oui, comment a-t-elle pu être désignée pour reprendre les rênes la Fed ?

Janet Yellen a quitté l’université pour entamer une carrière de 35 ans en tant que fonctionnaire à la Fed sans jamais avoir mis les pieds dans le privé

Ce sont les marchés qui ont imposé à la Maison Blanche le choix du profil le plus laxiste et le plus déconnecté de la réalité de terrain. Janet Yellen a quitté l’université pour entamer une carrière de 35 ans en tant que fonctionnaire à la Fed sans jamais avoir mis les pieds dans le privé. C’est ainsi qu’elle n’a à aucun moment pris conscience de l’absurdité de la valorisation des dot.com de 1998 à 2001 — et elle a il est vrai confessé ne pas s’en être alarmée, car après tout, c’était une situation entièrement nouvelle.

C’est vous dire si nous pouvons lui faire confiance en matière de "normalisation" de la politique monétaire… d’évaluation de la conséquence de l’annonce d’un assèchement — même purement théorique — des liquidités, ou d’une crise grecque, ou d’une désertion des capitaux des pays émergents, particulièrement vulnérables à la moindre tension des taux longs aux Etats-Unis.

Comme elle n’a jamais identifié la moindre bulle boursière en 35 ans passés à la Fed, ne vous attendez pas non plus à ce qu’elle s’alarme de ce qui passe Chine depuis un an — et surtout pas de la multiplication par trois d’actions cotées à Shenzhen ni des 150% de hausse de Shanghai.

Vous m’objecterez qu’il s’agit là d’une vile attaque ad hominem… mais avouez que son passif est éloquent.

Et dire que l’orientation des marchés au cours de l’été va dépendre de la teneur des réponses qu’elle va produire demain soir lors de sa conférence de presse… alors que son bagage théorique ne lui a jamais permis de formuler la moindre anticipation pertinente ni de prendre la moindre décision appropriée.

Sa seule stratégie consiste — invariablement — depuis des décennies à "donner satisfaction aux marchés".

Elle ne saurait s’en remettre à une entité plus clairvoyante, plus altruiste et plus soucieuse de maintien de la cohésion sociale !

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