La Chronique Agora

IA : pas d’Eden sans serpent

Collegiate Church of Saint-Jacques le Majeur. Mural painting. Adam and Eve. The forbidden fruit. Sallanchess. France.

Les investisseurs misent sur l’IA pour transformer l’économie et justifier des valorisations boursières déjà très élevées. Mais l’histoire des bulles rappelle qu’une révolution technologique peut être réelle sans pour autant empêcher les marchés de corriger violemment.

Le Daily Express nous apporte une nouvelle preuve que l’IA peut se révéler utile :

« Un homme de 26 ans, accusé d’avoir brutalement tué ses colocataires avant de jeter les restes de l’un d’eux dans des sacs-poubelle, aurait consulté ChatGPT pour obtenir des conseils, ont indiqué des procureurs de Floride.

Hisham Abugharbieh aurait posé au chatbot une série de questions, notamment sur ce qui arriverait à une personne placée dans un sac-poubelle, ou encore sur la possibilité de modifier le numéro VIN d’une voiture, ont précisé les procureurs dans un nouveau document judiciaire. »

Voilà qui devrait réjouir les investisseurs. Car si l’IA devait réellement devenir le formidable accélérateur de richesse que beaucoup annoncent, les valorisations actuelles des valeurs technologiques ne seraient peut-être pas si excessives. La croissance des bénéfices finirait par leur donner raison.

L’exemple est simple. Une action à 10 dollars pour un bénéfice de 1 dollar par action — c’est raisonnable. Si l’entreprise distribue la moitié de ses bénéfices, le rendement du dividende atteint 5 %. Portez le cours à 50 dollars sans toucher aux bénéfices, et l’on entre en territoire spéculatif : le prix ne se justifie plus. Mais si les bénéfices passent de 1 à 5 dollars par action, la valorisation redevient sensée.

La croissance des bénéfices peut donc justifier des prix élevés. Les investisseurs parlent souvent du ratio PEG — popularisé par Peter Lynch, soit le PER divisé par le taux de croissance — pour repérer les titres dont la cherté est méritée. On pourrait appliquer le même raisonnement à l’ensemble du marché, aujourd’hui porté par le vent de l’IA.

Nous avons tous vu de quoi l’IA est capable. Elle sait déjà conduire des voitures ; il ne semble plus qu’une question de temps avant qu’elle ne remplace les chauffeurs routiers et les chauffeurs privés. Elle remplace déjà des ouvriers sur les chaînes de montage, des caissiers, des employés de bureau et toutes sortes de travailleurs. Même les tâches les plus simples, comme tondre l’herbe le long des autoroutes, sont désormais effectuées par des systèmes enrichis à l’IA.

Dans notre domaine – la recherche économique et financière – l’IA occupe là aussi une place de plus en plus importante. Tous ceux que nous connaissons travaillent avec un « agent » ou un « assistant » IA, auquel ils demandent de passer au crible des millions de pages de statistiques, de données et d’analyses pour en extraire les secrets. Si vous saviez tout ce qu’il y a à savoir, dans quoi investiriez-vous aujourd’hui ? Demandez donc à votre compagnon IA !

Pendant ce temps, les grandes entreprises technologiques repoussent sans cesse les limites. Elles visent l’IAG – l’intelligence artificielle générale – capable de faire tout ce qu’un être humain peut faire. Le robot humanoïde doté d’IAG travaillera 24 heures sur 24, 7 jours sur 7… sans même réclamer de pause-café.

Assurément, une nouvelle ère s’ouvre pour l’humanité, n’est-ce pas ? La croissance rattrapera les valorisations. La bulle n’aura pas à éclater. Les cours d’aujourd’hui paraîtront bon marché demain.

C’était exactement l’argument avancé à l’époque des dot-coms. Et certaines entreprises issues de cette vague – Amazon, par exemple – ont connu un succès spectaculaire. Mais la bulle du Nasdaq a tout de même éclaté et l’indice a mis quinze ans à s’en remettre.

L’IA peut-elle accroître les profits d’une entreprise ? Très probablement. Elle permet de réduire les coûts, de faire baisser les prix et de comprimer les marges. Plus besoin de longues heures de recherche pour trouver la meilleure affaire : l’IA s’en chargera. À noter : ces gains de productivité seront déflationnistes, pas inflationnistes.

Mais si l’IA peut rendre les entreprises plus rentables, pourquoi ne permettrait-elle pas aux bénéfices de rejoindre les cours de Bourse ?

Les économistes ont un mot pour désigner ce raisonnement trompeur. Comme nous ne nous souvenions plus du terme exact, nous avons demandé à notre ami Claude :

« Vous décrivez le sophisme de composition : l’erreur qui consiste à croire que ce qui est vrai pour une partie l’est nécessairement pour le tout, ou inversement.

En économie, ce sophisme apparaît constamment. L’exemple classique est le ‘paradoxe de l’épargne’, formulé par Keynes : si un ménage épargne davantage, il accroît son patrimoine et améliore sa situation. Mais si tous les ménages épargnent davantage en même temps, la consommation globale diminue, les entreprises voient leur demande reculer, les revenus baissent, et l’épargne totale peut finalement se contracter. Ce qui est rationnel à l’échelle individuelle peut devenir destructeur à l’échelle collective. »

Exactement. L’IA rendra l’économie plus productive, plus riche, plus dynamique – soit. Mais quand le niveau de la mer monte, tous les bateaux montent avec lui. Les actions progressent, certes… mais les salaires, la concurrence et le PIB progressent aussi. Il faudra peut-être dix à vingt ans pour que les bénéfices rattrapent les valorisations. Dans l’intervalle, les spéculateurs pourraient se voir condamnés à de maigres rendements.

Ce sur quoi ils parient, au fond, ce n’est pas la prospérité générale. C’est la capacité des actions à s’apprécier bien plus vite que le PIB. Tel était le charme – et la malédiction – de l’ère de l’argent facile.

En 1980, à l’aube de cette ère, la capitalisation boursière représentait environ 75 % du PIB. Elle en représente aujourd’hui 250 %. Que se passerait-il en cas de retour à la moyenne ? Patrick O’Shaughnessy relaye ici l’analyse de Paul Tudor Jones :

« Depuis 1970, un retour à la moyenne intervient environ tous les dix ans. Si le marché revenait à son PER moyen des vingt-cinq ou trente dernières années, cela impliquerait une baisse de 30 à 35 %. Appliqués à une capitalisation équivalente à 250 % du PIB, ces 35 % représentent 80 à 90 % du PIB. Dix pour cent de nos recettes fiscales proviennent des plus-values : elles tomberaient à zéro. Le déficit budgétaire exploserait. Et le marché obligataire serait laminé. »

Autrement dit, l’éclatement de la bulle pourrait effacer quelque 27 000 milliards de dollars — près de 90 % du PIB — une saignée catastrophique pour presque tout le monde.

Désolé… mais il n’y a pas d’Éden sans serpent.

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