La Chronique Agora

IA : l’histoire des dot-com va-t-elle se répéter ?

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Des milliards affluent vers les puces, les data centers et les grands laboratoires d’intelligence artificielle. Mais derrière l’euphorie, une question demeure : les profits seront-ils un jour à la hauteur des sommes investies ? Comme lors de la bulle Internet, l’histoire pourrait finir par rappeler aux investisseurs qu’aucune révolution technologique, aussi prometteuse soit-elle, ne justifie n’importe quel prix.

Petite alerte météo. Toute la semaine, notre ordinateur — manifestement de mèche avec les autorités — nous a signalé une alerte de chaleur extrême.

The Mirror rapporte :

« Une chaleur extrême frappe le Royaume-Uni et l’Europe cet été, alors que près de la moitié de l’Angleterre et l’ensemble du pays de Galles sont officiellement en situation de sécheresse. L’Environment Agency en Angleterre et Natural Resources Wales ont annoncé avoir enregistré leurs mois les plus secs depuis le début des relevés — la troisième fois que ces records sont battus en cinq ans. Cette situation intervient après quatre vagues de chaleur record depuis mai. Chloe Brimicombe, climatologue à l’université d’Oxford, estime qu’il est urgent de s’adapter au changement climatique et d’en atténuer les effets : ‘Nous avons besoin d’une meilleure planification à long terme.’ »

Le Washington Post :

« Peu de régions du monde ont connu récemment une chaleur et une sécheresse aussi inhabituelles que l’Europe. Un dôme de chaleur record à la fin du printemps avait donné le ton. Puis les dômes de chaleur se sont succédé.

Ces conditions extrêmes ont transformé des paysages autrefois verdoyants en étendues brunâtres et poussiéreuses. Le Rhin et le Danube ont été particulièrement touchés. »

S’agit-il simplement des mouvements aléatoires des systèmes météorologiques ? Ou faut-il y voir le signe d’un bouleversement plus profond… qui nous conduirait vers la fournaise finale ?

Nous n’en savons rien… mais ici, en France, l’ambiance a quelque chose de fin du monde. Terre brûlée. Arbres-zombies, toujours debout mais morts jusqu’au cœur du bois. Un sol si sec que l’herbe craque comme du verre sous les pieds. Et des habitants qui, tels les survivants après la chute de Rome, se terrent chez eux, craignant de montrer leur visage en plein jour.

Une apocalypse caniculaire ? Nous n’en savons rien. Mais de la pluie est annoncée pour samedi.

Pendant ce temps…

Une odeur de décomposition flotte aussi sur Wall Street. On dirait que la potion magique de l’IA commence à tourner.

L’écosystème de l’IA se compose principalement de trois groupes.

D’abord, les fabricants de puces — Nvidia en tête, suivie de Broadcom, Micron, AMD, ASML et TSMC. Ce sont les marchands de pioches et de pelles de cette ruée vers l’or. Ensemble, leur valorisation atteindrait 11 000 milliards de dollars. Mais ils ne dégagent que 236 milliards de dollars de flux de trésorerie disponible.

En théorie, un investisseur qui pourrait acheter l’ensemble du secteur et empocher tout ce cash-flow ne récupérerait sa mise qu’en 2073.

Et encore, cela suppose qu’aucune nouvelle technologie ne vienne les concurrencer au cours du prochain demi-siècle… et qu’aucune dépense d’investissement supplémentaire ne soit nécessaire — autrement dit, qu’aucune nouvelle innovation n’exige de nouveaux capitaux.

Autant supposer que les Baltimore Orioles remporteront le championnat chaque année pendant les cinquante prochaines années.

Mais cela illustre une fois de plus à quel point il est difficile de gagner de l’argent avec un investissement lorsqu’on le paie beaucoup trop cher dès le départ.

Ce qui propulse les fabricants de puces en orbite, ce sont les dépenses d’un autre pan de cet édifice : les hyperscalers — Microsoft, Alphabet, Apple, Oracle et Meta.

Ces entreprises ont survécu au dernier grand cycle d’euphorie et d’effondrement technologique, et elles en sont ressorties considérablement renforcées. Ensemble, elles valent environ 16 000 milliards de dollars.

Aujourd’hui, au lieu de redistribuer leurs bénéfices aux actionnaires, elles consacrent leur argent à des investissements massifs afin de rester à la pointe des dernières innovations technologiques.

Ce qui montre d’ailleurs à quel point il est difficile de gagner durablement de l’argent dans les nouvelles technologies : il y en a toujours une plus récente qui arrive derrière.

Leurs dépenses d’investissement cumulées pour les douze prochains mois représenteraient près de 3 % du PIB américain. Et c’est là toute l’astuce. L’argent qui afflue dans l’écosystème de l’IA gonfle les ventes et les bénéfices de tous ses acteurs. Le capital investi par une entreprise devient le chiffre d’affaires d’une autre. L’investisseur occasionnel regarde toute cette agitation, y voit un boom et se précipite pour acheter son billet avant que le spectacle ne quitte la ville.

Enfin viennent les explorateurs et les mineurs eux-mêmes : OpenAI, Anthropic et xAI figurent parmi les plus connus.

À leur tour, ils passent des contrats avec les fabricants de puces et les hyperscalers… donnant davantage de crédibilité au concept et excitant encore un peu plus les partisans de l’IA.

Derrière tout cela se trouve une intuition : si nous parvenons à réduire le coût du savoir — et, ce faisant, à supprimer les salaires de ceux qui le détiennent — nous nous en porterons tous beaucoup mieux.

Mais fabriquer quelque chose de formidable ne suffit pas. Encore faut-il le vendre.

Henry Ford avait doublé les salaires dans ses usines automobiles, permettant ainsi aux ouvriers ordinaires de devenir eux-mêmes propriétaires d’une voiture.

Avec la révolution de l’IA, c’est l’inverse : au lieu de doubler les salaires de leurs employés, les entreprises les licencient. Forbes :

« Les entreprises licencient pour financer une IA qui ne fonctionne pas encore »

Pendant la folie des dot-com, les investisseurs pensaient que le trafic Internet doublerait tous les 100 jours. Les ventes, supposait-on, suivraient le même chemin. La réussite dépendait donc de la capacité à attirer le plus grand nombre possible de « paires d’yeux », c’est-à-dire d’utilisateurs.

Mais aujourd’hui, l’IA risque justement d’arracher les « yeux » dont elle a besoin pour se rentabiliser.

À terme, comme lors de toutes les grandes révolutions technologiques, les travailleurs déplacés finiront probablement par trouver de nouvelles sources de revenus.

Peut-être, comme autrefois, loueront-ils leurs services comme palefreniers, jardiniers ou domestiques sur les immenses propriétés des nouveaux magnats de l’IA.

Mais entre la lettre de licenciement et la livrée de domestique, la transition risque d’être rude.

Et tandis que la base de consommateurs potentiels pourrait se réduire, nous sommes censés croire que les grands laboratoires d’IA ont installé un péage sur la route qui mène vers l’avenir.

Ce n’est pas impossible. Les coûts d’entrée dans ce secteur sont si élevés que, comme dans la distribution de carburant, seuls quelques grands acteurs peuvent naturellement subsister.

Ou bien, au nom de la « sécurité nationale », les autorités fédérales pourraient décider de prendre elles-mêmes le contrôle de l’autoroute.

Les grands patrons de la tech se tenaient épaule contre épaule avec Donald Trump lors de sa deuxième investiture. Un accord public-privé négocié en coulisses pourrait-il être en préparation, afin de contraindre le trafic de l’IA à emprunter quelques autoroutes bien contrôlées — équipées de péages réglementés ?

Peut-être.

Mais toute bulle finit un jour par croiser le regard de l’épingle qui la fera éclater. Et la frénésie autour de l’IA commence à rencontrer tous les obstacles qui condamnent habituellement les grandes manies spéculatives. Surtout, les maigres profits que le secteur finira peut-être par dégager risquent d’être dérisoires face aux torrents de capitaux qui ont été investis pour les obtenir.

Après le sommet de 1999, Microsoft — qui fut pourtant une véritable réussite — a vu son cours de Bourse divisé par deux.

Pour les investisseurs d’Intel, la douleur a été bien plus grande. L’action n’a retrouvé son niveau d’avant l’éclatement de la bulle que cette année — plus d’un quart de siècle plus tard.

Quant aux actionnaires de JDS Uniphase, pour ne citer qu’un nom gravé sur les pierres tombales de cette époque, ils ont perdu 97 % de leur mise.

L’épingle sait attendre.

Mais nous doutons que les investisseurs dans l’IA s’en sortent beaucoup mieux.

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