Pendant des années, les géants de la tech ont affiché des bilans presque intouchables. La course à l’IA est en train de changer la donne : pour rester dans la course, certains sacrifient désormais leur cash, leurs marges et leur solidité financière. Meta en est l’exemple le plus spectaculaire.
L’âge d’or des grands noms de la tech américaine semble derrière nous. Il y a moins de dix ans de cela, les GAFAM étaient considérées comme plus solides que les États, leurs actions étaient devenues du quasi-argent ; acheter des titres Google, Apple ou Facebook était considéré comme un placement sûr.
Mais depuis l’année dernière, ces entreprises qui étaient devenues les locomotives de Wall Street ont pris un tournant drastique en s’engageant dans la course à l’IA. À l’exception d’Apple, elles ont mobilisé des sommes toujours plus folles pour construire à tour de bras des capacités de calcul.
L’exemple le plus frappant est Meta. Véritable machine à imprimer de l’argent grâce aux publicités sur Facebook et Instagram, la firme de Mark Zuckerberg a hypothéqué ses bénéfices, puis sa marge, et joue désormais sa survie pour une chance de dominer ce marché qui n’existe pas encore.
Vous avez aimé le métavers ? Vous adorerez l’IA !
En octobre 2021 — une éternité à l’échelle de la tech —, Mark Zuckerberg officialisait un pivot soudain dans le métavers en changeant le nom de son groupe pour « Meta ».
Dire que le pari a été perdant serait un euphémisme : la division spécialisée a accumulé plus de 83 milliards de dollars de pertes opérationnelles durant les trimestres qui ont suivi. Le métavers oublié, il ne reste désormais de l’aventure qu’un nom qui rappelle que les secteurs naissants ne sont que des espoirs tant qu’il n’existe pas de clients solvables pour acheter les services associés.
Ce montant, pourtant considéré comme démesuré à l’époque, fait désormais pâle figure par rapport aux engagements pris pour l’IA. Le rythme moyen des pertes trimestrielles de la division Reality Labs de Meta s’est établi de manière constante entre 4 et 5 milliards de dollars par trimestre, avec un pic historique à 6,02 milliards de dollars enregistré au quatrième trimestre 2025.
Les investissements dans l’IA dépassent aujourd’hui très largement ceux consacrés au métavers et Meta a successivement dû y consacrer ses bénéfices, sabrer dans ses dépenses, cesser ses rachats d’actions, avant d’être contraint de faire exploser sa dette.
L’an passé, Meta présentait un plan d’investissement nécessitant plus que les bénéfices prévus sur la période concernée. L’entreprise annonçait alors la tête haute consacrer tous ses gains à son pari dans l’IA.
Au printemps 2026, Mark Zuckerberg poussait vers la sortie 8 000 employés, soit 10 % de ses effectifs. Les embauches ont également été gelées sur 6 000 postes. Cette saignée devait permettre de réaliser entre 3 et 8 milliards d’économies par an afin de financer de nouveaux data centers. Les employés étant la principale richesse des entreprises du logiciel, Meta prenait alors la décision risquée de se séparer de ses actifs les plus cruciaux pour financer des investissements matériels – un tournant stratégique dans l’histoire du groupe.
Au dernier trimestre, le groupe a cessé son programme de rachat d’actions qui avait débuté en 2017. Avec 400 millions d’actions rachetées en neuf ans, soit près de 13,5 % du capital, il s’agissait pourtant d’une rémunération indirecte significative pour les actionnaires. Mais Meta n’a plus les moyens de rémunérer son actionnariat. Le maintien d’un dividende de 2 $ par action est anecdotique : la réalité est que les investissements dans l’IA représentent aujourd’hui plus que la marge opérationnelle générée par l’activité de Meta.
Alors que la vente de publicités est considérée comme une véritable corne d’abondance, la quasi-totalité de la marge réalisée au dernier trimestre a été redirigée vers l’IA. La génération de cash-flow libre, qui était en moyenne de 10 milliards de dollars par trimestre, s’est effondrée de 91 % cet été pour tomber sous 0,75 milliard de dollars.
Les comptes devraient d’ailleurs passer rapidement dans le rouge : face aux 130 à 145 milliards d’investissements prévus cette année, les 116 milliards de dollars générés en année pleine seront loin d’être suffisants.
À court de bénéfices à réinvestir, d’économies à réaliser et de personnel à licencier, il ne reste plus qu’une solution pour Meta : s’endetter.
Quand la tech ressemble à un État surendetté
Nous avons évoqué, il y a quelques jours, la difficulté croissante qu’a le marché à absorber la dette consacrée aux investissements dans l’IA. La hausse exponentielle des émissions obligataires a fini par causer une indigestion aux acheteurs qui n’acceptent plus de prêter aux grands noms de la tech sur la base de rendements identiques (voire inférieurs) à ceux exigés pour prêter à Washington.
Le recours massif à la dette était autrefois considéré comme un signal d’alarme fort, mais la période de taux bas des deux côtés de l’Atlantique est venue brouiller le message. Dans les années 2010, nombre d’entreprises solvables ont profité de la possibilité offerte par les banques centrales d’obtenir de l’argent gratuit pour emprunter massivement alors même qu’elles étaient tout à fait solvables.
Procédant à un calcul tout à fait cohérent, elles ont préféré emprunter pour payer leurs dépenses courantes et régler les dividendes versés aux actionnaires plutôt que de rapatrier aux États-Unis les liquidités détenues à l’étranger. En 2013, Apple a ainsi emprunté plusieurs dizaines de milliards de dollars pour verser ses dividendes, ce qui lui a permis d’éviter de payer une taxe de 35 % sur les sommes remontées de ses filiales étrangères.
Alors que le coût de l’argent sur 10 ans s’établit aujourd’hui autour de 5 % pour les grands noms de la tech, le calcul est bien différent. Emprunter est coûteux, et coûte même très cher.
L’exemple de Meta est frappant. Outre ses 84 milliards de dollars de dette déjà contractés à la mi-juin, le groupe s’est engagé à hauteur de 420 milliards de dollars de dépenses supplémentaires dans les prochaines années. Sachant que les réserves de liquidités et actifs réalisables se montent actuellement à 90 milliards de dollars, l’endettement du groupe devrait rapidement dépasser les 410 milliards de dollars.
Dans les conditions actuelles de crédit, la charge de la dette sera de plus de 20 milliards de dollars par an. Elle engloutira plus de 17 % de la marge opérationnelle annuelle. Un poids inédit, qui est même supérieur à celui de la charge de la dette tricolore rapportée au budget de l’État français, qui n’est « que » de 16,4 % cette année.
Les grands noms de la tech américaine jouent un jeu particulièrement dangereux. Pour rester dans la course à l’IA, ils ont sacrifié leurs bénéfices, plombé leur bilan et pris des engagements qui les condamnent d’ores et déjà à se retrouver dans une situation financière critique dans les prochaines années… et ce « toutes choses égales par ailleurs », le moindre ralentissement économique ne pouvant qu’assombrir le tableau.
Ces valeurs, surpondérées dans les indices mondiaux et ayant pris un poids de plus en plus important dans les portefeuilles passifs dits diversifiés, ont un profil de risque de plus en plus similaire à celui des États surendettés.
Détenir des ETF MSCI World ou FTSE All-World, présentés comme le placement idéal du bon père de famille souhaitant faire fructifier un patrimoine à long terme, est devenu un pari ultra-spéculatif dans l’IA.
