La Chronique Agora

Quand les Etats-Unis feront « disparaître » leurs citoyens

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▪ Voyager est épuisant. Souvent, c’est notre ordinateur portable qui montre des signes de fatigue en premier. Cette semaine, il en a eu assez et a refusé de nous transmettre nos e-mails. Nous ne pouvions ni envoyer ni recevoir de courrier… que ce soit sur notre ordinateur ou notre smartphone, qui a normalement accès à notre compte.

Nous aurions dû être ravi. Nous étions en Irlande. Nous avions une excuse toute trouvée pour ne pas travailler. Nous pouvions prêter attention à notre environnement… et en profiter pleinement.

Mais sans aucun moyen de contacter le monde extérieur, nous étions anxieux. Qui essayait de nous contacter ? Quels messages importants étions-nous en train de rater ? Et qui était en train de bidouiller notre compte e-mail ?

A l’origine de notre problème, notre fournisseur d’accès avait remarqué des phénomènes étranges. Nous utilisions apparemment notre compte depuis deux endroits différents. On aurait dit que nous étions à la fois en Irlande et aux Etats-Unis. Le fournisseur soupçonnait donc un piratage. Il a simplement tout coupé.

Nous continuions de marcher et de parler… nous occupions encore de l’espace et respirions de l’air… mais sur internet, nous avions cessé d’exister. Nous avions disparu. Aucune adresse de suivi n’avait été laissée. Nous ne pouvions pas communiquer avec quiconque. Nous ne pouvions pas aller sur Amazon pour acheter quoi que ce soit. Nous ne pouvions pas réserver de billets d’avion ou de restaurant.

Bien entendu, cela fait naître des questions profondes et dérangeantes sur la nature de l’existence. Si on n’existe pas sur internet, existe-t-on tout court ? Existe-t-on à part entière ?

Nous allons laisser ces graves questions pour un autre jour et passer à des sujets plus concrets mais non moins inquiétants.

Nous avons brièvement envisagé d’appeler l’Agence de sécurité nationale (NSA).

"Bonjour, j’espère que vous allez pouvoir m’aider. Mon compte e-mail a cessé de fonctionner, et j’ai peur d’avoir manqué quelque chose. Je sais que vous avez l’habitude d’enregistrer toutes les communications, qu’elles vous regardent ou pas — alors est-ce que vous pourriez me transférer mes messages d’hier à une autre adresse ?"

Après réflexion, nous avons décidé de ne pas passer à l’acte. Ils auraient pu penser que nous plaisantions. Ils n’apprécient pas la plaisanterie — du moins pas à leurs dépens.

▪ Une plaisanterie… de mauvais goût
Il y a 10 ans — quand la notion de Homeland a été inventée (une belle adaptation du Vaterland de Hitler) et que les agents de sécurité dans les aéroports américains ont commencé à fouiller les grand’mères — toute l’histoire semblait une vaste blague.

On aurait dit que les dirigeants américains étaient frappés d’une panique hystérique. Ils pensaient qu’il y avait des cellules terroristes "dormantes" dans tous les villages et hameaux… et qu’elles étaient sur le point de dévaster la nation entière. C’était parfaitement absurde, mais nous pensions qu’ils reprendraient rapidement leurs esprits.

Au lieu de ça, les autorités — qu’il s’agisse des républicains ou des démocrates — ont commencé à se rendre compte des avantages d’avoir une guerre qui ne pouvait être ni gagnée ni perdue. Tant que le pays était "en guerre", l’argent coulait librement vers les secteurs zombie de la "défense" et les bons citoyens se soumettaient à des indignités qui seraient intolérables dans une nation plus civilisée.

Alors qu’elle quittait les Etats-Unis, notre mère de 93 ans a dû passer deux fois par le scanner corporel. En fauteuil roulant, atteinte d’une sévère ostéoporose, elle ne pouvait pas lever les bras au-dessus de sa tête comme on le lui ordonnait. L’agent de sécurité a insisté pour qu’elle repasse.

Pourquoi ? Pensaient-ils vraiment que notre mère représentait une menace pour la sécurité du trafic aérien ?

L’arrivée en Irlande était toute différente. C’est à peine si l’agent a regardé notre passeport. "Bienvenue en Irlande", a-t-il dit.

Dans le bar d’Henry Downes à Waterford, un groupe d’Irlandais se remémorait leurs propres expériences avec les gardes-frontières américains.

"C’est incroyable, la manière dont ils vous traitent", a dit un homme. "Nous nous sommes mis dans la file. Quelqu’un nous criait après. La femme devant moi ne parlait pas très bien anglais. Elle était française, je crois. L’agent lui a demandé pour quelle raison elle était aux Etats-Unis. Elle a expliqué qu’elle venait rendre visite à sa fille qui venait d’avoir un enfant. L’agent a agi comme si elle mentait. Il a continué à la rudoyer jusqu’à ce qu’elle fonde en larmes. Je ne crois pas qu’elle avait l’habitude d’être traitée comme ça".

"Je vais souvent aux Etats-Unis", a dit un autre jeune homme. "Je sais qu’il faut avoir une histoire à leur raconter. Je travaille pour une entreprise américaine. Mais si je dis ça, ils pensent que je travaille aux Etats-Unis sans permis de travail, et ça dégénère. Je dois donc trouver une raison plausible d’y aller. Mais il faut être prudent. Ils essaient de vous coincer. C’est très désagréable. Je n’y vais que quand c’est absolument nécessaire".

"On a l’impression d’entrer dans un Etat policier", a déclaré une jeune femme, reprenant la conversation. "Ils ont des fusils et des chiens. Et ils vous crient après. J’ai peur d’être tirée de la file pour une inspection plus sérieuse dans une petite pièce quelque part. Je sais que ce n’est pas raisonnable, mais j’ai l’impression que je n’en ressortirais jamais. Que je disparaîtrais purement et simplement".

Déraisonnable ? Oui. Mais pas impensable. Les gens peuvent désormais "disparaître" — électroniquement. La NSA emploie 14 000 personnes intelligentes. Elles peuvent savoir exactement ce que vous écrivez à vos amis et associés. Elles peuvent placer un cône de silence électronique autour de vous. Votre téléphone et votre ordinateur pourraient cesser de fonctionner. Vous pourriez ne jamais savoir pourquoi. Qui appellerait ? Comment ?

Ces gens pourraient aussi fermer votre compte en banque et annuler toutes vos cartes de crédit. Comment feriez-vous alors pour vivre ? Imaginez que vous voyagiez à ce moment-là ? A nouveau, vous pourriez ne jamais connaître la raison… et n’avoir aucun moyen de remédier à la situation. Vous disparaîtriez purement et simplement.

Pour autant que nous en sachions, les autorités — et leurs zombies du secteur privé — ne font pas disparaître les citoyens américains. Pour l’instant. Mais les fruits sont trop facilement accessibles pour qu’on puisse résister. En quelques tapotements de clavier, les autorités peuvent réduire leurs critiques au silence. Elles peuvent museler leurs ennemis. Elles peuvent effacer quiconque se soucie de confidentialité ou de liberté.

Ensuite, si vous essayez de quitter le pays, vous vous apercevrez que votre passeport ne fonctionne pas non plus. Vous arrivez à la frontière (en supposant que vous trouviez un moyen de vous y rendre sans argent) et les douaniers vous placeront en garde à vue. Vous voyagez avec un faux passeport, diront-ils.

Pure paranoïa ? Nous l’espérons.

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