La Chronique Agora

En attendant que s'abatte le rideau de plomb…

** Mais où donc se situe le fond ? Vers 2 645 points à Paris ? Vers 7 063 points sur le Dow Jones (zénith de février/mars 1997) ? Et si Londres constituait le meilleur reflet de la santé mondiale des indices boursiers, avec un triple plancher inscrit à 3 860 points les 27 octobre puis 21 novembre 2008, et enfin le 27 février 2009 ?

Il y a peut-être matière à se rassurer avec les marchés asiatiques. Le premier d’entre eux, la Bourse de Shanghai, affiche une santé insolente et un gain annuel de 14% malgré une sévère correction de 8% la semaine passée.

D’où vient un tel optimisme de la part des investisseurs chinois ? Leur Premier ministre, Wen Jiabao, déclarait ce week-end que la crise financière, d’une ampleur inégalée au cours des 100 dernières années, continue à se propager et n’a pas atteint son zénith.

Une opinion largement partagée par Ben Bernanke, Dominique Strauss-Kahn et par la plupart des dirigeants politiques des ex-Pays de l’Est. Ces derniers redoutent la chute du rideau de plomb : la faillite des états baltes, de la Roumanie, de la Hongrie ou de la Pologne.

** Mais le coup de massue qui s’est abattu sur les places occidentales vendredi provenait du département du Commerce américain avec une révision à la baisse du PIB américain : -6,2% contre -3,8% en première estimation. Ce chiffre fait immédiatement penser à une dépression plutôt qu’à une récession, surtout si l’on tient compte d’une consommation des ménages qui s’effondre de 4,3% et d’un investissement des entreprises en chute libre de 20,8%.

Entre 14h30 et 15h30, les indices européens sont passés à deux doigts de la capitulation totale (-3,55% pour le CAC 40 à 2 644 points, -4,35% sur l’Eurostoxx 50)… Cependant, le rebond de Wall Street entre 15h45 et 17h30 a permis à la Bourse de Paris d’amortir le choc psychologique très négatif causé par les statistiques américaines. Le CAC 40 est parvenu à clôturer au-dessus des 2 700 points mais n’a pas échappée à une quatrième journée de repli sur une série de cinq : la perte hebdomadaire s’établit à 1,75%, la perte mensuelle à 8,5%, la perte annuelle à 16,5%.

Le marché parisien s’inscrit dans une nouvelle spirale baissière : 22,5% perdus en ligne droite en sept semaines, ce qui suffit à qualifier de minikrach ce dernier épisode de correction… sauf que les écarts supérieurs à 20% se sont presque banalisés depuis le mois de janvier 2008.

Pour l’anecdote (mais elle n’est peut-être pas si anodine), le marché parisien affichait vendredi vers 15h35 un cumul de baisse historique : 48% perdus d’une seule traite depuis mai 2008, et -42% depuis début septembre dernier. Il s’agit dans les deux cas de records absolus en termes de destruction de valeur boursière sur des intervalles de six à neuf mois.

** Les banques continuent de causer un climat d’insécurité qui mine les indices boursiers américains, et par extension européens. Mais la sombre perception de la tendance secteur par les investisseurs doit être remise en perspective ! A Paris, par exemple, le grand gagnant de la semaine passée fut BNP Paribas avec une hausse de 11%, talonné par Société Générale (+10,95%), Natixis (+8,9%) et Crédit Agricole (+7%).

Le contre-exemple au sein du compartiment des valeurs financières est venu d’AXA. L’assureur a chuté de 11% d’un vendredi sur l’autre et a inscrit au passage un plus bas depuis juillet 1992, toujours sur des rumeurs d’augmentation de capital que l’assureur veut éviter à tout prix, sans démentir avec force les bruits qui font s’effondrer le cours.

La fin février a vu les analystes et les gérants tirer à boulets rouges sur les valeurs industrielles : -7% sur la très défensive Air Liquide mais surtout -17,5% sur Vallourec et la holding Wendel, principal actionnaire de Saint-Gobain (qui dévissait de -15%), puis les géants du BTP (Eiffage chutant de -14,4%).

Pas question de trouver le salut dans le compartiment pharmaceutique : les dégagements ont été intenses sur Sanofi-Aventis (-4,6%) qui subissait la contagion des géants Merck ou Pfizer (-7% et -3% respectivement) alors que l’administration Obama prépare une refonte du système de santé américain et du mode de remboursement des médicaments par les mutuelles.

** Le Dow Jones qui parvenait vendredi à revenir à l’équilibre à mi-séance a replongé lors du dernier quart d’heure (-100 points en quelques minutes pour une clôture à -1,65%). C’est comme si certains arbitragistes avaient mené une opération coup de poing pour s’assurer que le mois de février s’achèverait au plus bas absolu depuis mai 97.

L’effet Citigroup était en effet éventé bien avant l’ouverture du NYSE : le numéro un du secteur bancaire américain plongeait de 39% (à 1,50 $ contre 2,40 $ la veille) sur la confirmation de l’entrée du Trésor américain à hauteur de 36% du capital de Citigroup. Bank of America chutait de -25%, Wells Fargo suivait avec -15%.

La fin de séance à la tronçonneuse qui a fait s’abattre le Dow ou le S&P sur des planchers testés 12 ans auparavant ne sera peut-être pas décisive. En effet, Wall Street va devoir évaluer l’impact d’une potentielle titrisation des polices d’assurances d’AIG et du soutien sans faille du Trésor US, qui devrait éviter la faillite au premier assureur américain.

Les agences d’évaluation Standard and Poor’s et Moody’s ont adhéré au plan de sauvetage revu et corrigé et s’engagent à ne pas abaisser les notes d’endettement d’AIG, malgré une perte probable de l’ordre de 60 milliards de dollars au quatrième trimestre 2009. Cela porterait à plus de 97,7 milliards de dollars le total annuel (soit presque deux Madoffs) — qui deviendrait ainsi le plus phénoménal de l’histoire du capitalisme.

La question qui se pose en ce lundi est donc la suivante : si après un PIB à -6,2%, une nationalisation de Citigroup qui achève de ruiner les derniers espoirs des actionnaires, 150 milliards de dollars engloutis pour sauver un assureur dont le stock d’actifs toxiques (essentiellement des CDS) pourrait être deux fois supérieur à ce montant… si après tout cela Wall Street ne dévisse pas sous les 7 100 points, qu’est-ce qui pourrait pousser les indices américains encore plus bas ?

Peut-être plus grand-chose… mais si le CAC 40 a déjà enfoncé les 2 650 points quand vous lirez ces lignes, il sera moins important d’en connaître les causes que de savoir comment se comportent le yen et l’once d’or. En cas de hausse conjointe de ces deux baromètres majeurs de la peur, vous pourrez commencer à croire au doublement du cours du métal précieux, après le test d’un premier objectif vers 1 300 $.

Dans la négative, une rechute de 25% vers un support moyen terme de 750 $/once est possible ; les actions progresseraient alors symétriquement, de 30 à 35%. Nous vous expliquerons peut-être pourquoi ce mardi… mais sans la certitude de pouvoir vous convaincre. L’or restera probablement, quoi qu’il arrive, la "transaction du siècle"… surtout si le rideau de plomb de la dette s’abat, comme nous le redoutons, sur les Pays de l’Est.

Philippe Béchade,
Paris

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