La Chronique Agora

Dépenses dans l’IA : les désillusions des entreprises font les affaires d’Eiffage

eiffage

Alors que les promesses de gains de productivité liés à l’intelligence artificielle commencent à décevoir certaines entreprises, les dépenses continuent d’exploser. Une manne dont profitent surtout les fournisseurs d’infrastructures, à commencer par Eiffage, qui se positionne sur les immenses besoins électriques des centres de données.

Les entreprises investissent massivement dans l’intelligence artificielle, avec la promesse d’automatiser certaines tâches, de réduire leurs coûts et d’améliorer leur efficacité. Mais les premiers résultats ne sont pas toujours à la hauteur des attentes ; certaines sociétés doivent même revenir sur leurs choix après avoir découvert les limites d’une automatisation menée au détriment de l’expertise humaine.

Ford en fournit un exemple révélateur. Après avoir rencontré des problèmes de qualité sur ses véhicules, le constructeur automobile a dû renforcer ses équipes d’ingénieurs expérimentés afin de corriger des défauts que ses systèmes automatisés n’avaient pas repérés.

Quartz explique :

« Ford a passé les trois dernières années à embaucher 350 ingénieurs expérimentés pour résoudre les problèmes de qualité des véhicules que les systèmes automatisés n’avaient pas détectés. Charles Poon, vice-président de l’ingénierie matérielle des véhicules chez Ford, a déclaré que l’entreprise avait supposé à tort que fournir à l’IA ses exigences de conception produirait un produit de haute qualité sans supervision humaine expérimentée. »

Chez Meta, maison mère de Facebook et Instagram, le virage vers l’IA suscite également, pour l’heure, quelques déceptions. Clubic rapporte :

« Au début de l’année, la direction de Meta a entamé une réorganisation d’ampleur, pensée pour accélérer le développement des agents IA, ces systèmes capables d’exécuter des tâches à la place d’un utilisateur. Une initiative qui a mené à une purge sévère : 8 000 postes supprimés, soit 10 % des effectifs, et 7 000 salariés réaffectés vers des équipes dédiées à l’IA. »

L’amélioration des capacités de calcul permet certes à Meta d’affiner le ciblage des contenus et des publicités. Elle a ainsi largement contribué à la progression des revenus du groupe ces dernières années. En revanche, les avancées de l’IA agentique, sur laquelle Meta compte notamment pour automatiser une partie des tâches aujourd’hui confiées à ses salariés, restent inférieures aux attentes.

Clubic poursuit :

« [C’est] Mark Zuckerberg qui a confirmé la nouvelle [du départ de la directrice pour l’IA] lors d’une réunion générale organisée ce 2 juillet, révèle Reuters. Le grand patron a ainsi reconnu devant ses employés que la trajectoire du développement agentique n’avait ‘pas vraiment accéléré’ depuis au moins quatre mois, contrairement à ce qu’espéraient les dirigeants. »

Alex Karp, le PDG de Palantir, se montre lui aussi très critique à l’égard des bénéfices que de nombreuses entreprises retirent actuellement de l’intelligence artificielle. Selon lui, l’utilisation d’outils comme Claude, ChatGPT ou Mistral AI provoque une forte augmentation des dépenses, notamment à travers l’achat de tokens, les unités de facturation utilisées pour mesurer le recours à ces services.

Le dirigeant du spécialiste de l’analyse de données dénonce ainsi l’envolée des budgets consacrés aux agents conversationnels, sans retour sur investissement clairement identifiable à ce stade.

Tom’s Hardware rapporte :

« Alex Karp, le PDG médiatique du géant de l’analyse de données Palantir, a réalisé une intervention marquante sur l’émission Squawk Box, de CNBC. Bien que le sujet de l’interview concernait le partenariat de Palantir avec Nvidia, après le nouveau projet d’IA pour l’usage de gouvernements, M. Karp a affirmé frontalement que les entreprises telles qu’OpenAI et Anthropic avaient pour modèle de mettre la main sur des informations confidentielles chez les clients, sans offrir de valeur observable en échange.

Il a aussi affirmé que de nombreuses entreprises américaines sont ‘en colère’ car elles ‘paient pour acheter des tokens qui ne leur rapportent rien’, et les plateformes d’IA mettent la main sur les informations internes des entreprises, y compris les données confidentielles. »

Pour les entreprises, l’adoption de l’intelligence artificielle se traduit donc souvent par une hausse immédiate des coûts d’exploitation, sans preuve tangible, pour l’instant, que ces dépenses généreront des gains équivalents. Face au dérapage des factures, certains groupes commencent même à encadrer plus strictement l’utilisation des chatbots par leurs salariés. Yahoo! indique :

« Des entreprises dont Uber et Microsoft ont plafonné ou restreint l’usage par les salariés des outils IA coûteux, après des envolées des dépenses. Un nombre croissant d’entreprises ont aussi tenté de réduire les budgets pour les services d’OpenAI et Anthropic, en cherchant des alternatives plus abordables, et des preuves de l’efficacité des dépenses. »

Les sommes engagées alimentent naturellement les revenus de plateformes comme Claude ou ChatGPT. Mais les premières déceptions, ainsi que les restrictions mises en place par certains clients, montrent que la croissance du secteur ne se poursuivra peut-être pas au même rythme indéfiniment.

Eiffage profite de l’essor des centres de données

Les difficultés rencontrées par les utilisateurs de l’IA ne signifient toutefois pas que tous les acteurs du secteur risquent d’être perdants. Les entreprises chargées de construire les infrastructures nécessaires à son fonctionnement pourraient, au contraire, figurer parmi les principales bénéficiaires de cette vague d’investissements.

C’est notamment le cas d’Eiffage. Le groupe de bâtiment et de travaux publics a vu son cours de Bourse plus que doubler en dix ans, porté par la progression de ses résultats.

Comme je l’écrivais en janvier, sa croissance provient désormais en grande partie de ses activités liées à l’énergie, en particulier des installations électriques associées aux énergies renouvelables. Depuis 2016, la majorité des acquisitions réalisées par Eiffage concernent d’ailleurs des entreprises spécialisées dans ce domaine.

Ces activités occupent donc une place croissante dans les comptes du groupe. Elles représentaient 38 % de son chiffre d’affaires au premier semestre 2025, contre 30 % en 2021.

Après avoir bénéficié des contrats liés au raccordement et à l’exploitation des installations renouvelables, Eiffage profite désormais des immenses besoins électriques des centres de données.

Le groupe a ainsi décroché un contrat dans le cadre du Campus IA de Seine-et-Marne, un projet soutenu notamment par des investisseurs des Émirats arabes unis, Nvidia et Mistral AI. Eiffage sera chargé de réaliser une partie des infrastructures électriques de ce futur centre de données, qui s’inscrit dans un programme d’investissements estimé entre 30 et 50 milliards d’euros.

Mes Infos précise :

« Les promoteurs du Campus IA, plus grand projet de data center en Europe prévu à Fouju, près de Melun (Seine-et-Marne), ont désigné Eiffage comme entreprise générale pour la réalisation de la sous-station électrique haute tension et des infrastructures communes. Le montant de ce marché s’élève à plus de 120 millions d’euros. »

Les acquisitions récentes d’Eiffage confirment par ailleurs la volonté du groupe de se renforcer dans les infrastructures électriques destinées aux salles de serveurs. L’entreprise indique ainsi dans un communiqué :

« Eiffage, au travers de Salvia, filiale allemande d’Eiffage Énergie Systèmes, a conclu le 28 avril 2026 un accord en vue d’acquérir 74,9 % de Hand & Werk, entreprise spécialisée dans les projets de data centers en Allemagne, dont les activités sont portées par la marque DC Blue. »

Cette opération doit permettre à Eiffage de profiter de la multiplication des investissements dans les infrastructures de calcul.

Le communiqué poursuit :

« Cette nouvelle acquisition permet à Eiffage Énergie Systèmes de se développer sur le marché allemand des data centers, un segment en forte croissance porté par la demande en infrastructures numériques, axe de développement stratégique de la branche. Elle renforce par ailleurs la présence de Salvia dans la région du Rhin-Main, un des pôles européens des data centers. »

Le contrat remporté pour le Campus IA et l’acquisition de Hand & Werk témoignent donc d’une même stratégie : se positionner sur les infrastructures indispensables à l’essor de l’intelligence artificielle.

Après avoir bénéficié de la montée en puissance des énergies renouvelables, Eiffage entend désormais profiter de l’explosion des besoins électriques des centres de données. Les entreprises qui dépensent des milliards dans l’IA ne tireront peut-être pas toutes les bénéfices attendus de leurs investissements. Mais il faudra, dans tous les cas, construire et alimenter les infrastructures nécessaires à leurs ambitions — et Eiffage compte bien en tirer parti.

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