La Chronique Agora

De l'art de détourner l'attention des foules de l'essentiel

** Le G20 n’a pas dévoilé de propositions supplémentaires pour abaisser la température au coeur du réacteur nucléaire des dérivés de crédit — qui continue de libérer par milliards d’unités des scories toxiques dans l’atmosphère du système financier. Et les épargnants français sont saisis d’une soudaine angoisse insondable : la rémunération du Livret A va-t-elle être réduite de 25 euros (pour 1 000 euros investis) à 12,5 euros ou même, scénario de cauchemar, à 10 euros ?

Oui, rendez-vous compte, les mécanismes d’ajustement automatiques liés à l’inflation instaurés en 2003 pourraient avoir comme conséquence de priver les épargnants de 12,5 euros, voire de 15 euros d’ici l’automne. La presse s’empare déjà de l’affaire, le gouvernement intervenait dès dimanche par la voix de Claude Guéant.

Le conseiller (très) spécial du président a tenté de désamorcer la polémique en affirmant que l’Elysée n’avait pas reçu de recommandation émanant du gouverneur de la Banque de France concernant une baisse du Livret A susceptible de mécontenter les 46 millions de détenteurs.

La prochaine date de modification possible est le 1er mai. En pleine mobilisation médiatique et syndicale et alors que les traditionnelles manifestations contre la politique du gouvernement seront en train de battre leur plein, cela ne pouvait plus mal tomber !

Mais l’instauration d’un mécanisme automatique — s’il était appliqué à la lettre, le taux passerait instantanément à 1,25% — a justement été prévu pour dépolitiser le débat et éviter que les uns et les autres soient accusés de "spolier les Français" pour satisfaire les intérêts de tel ou tel groupe de pression économique. Parmi eux, les assureurs qui voient leur clientèle arbitrer en faveur du sans risque pur et simple ou l’industrie automobile qui voit les Français encouragés à épargner au lieu de dépenser, etc.

** Pendant ce temps, la presse n’écrit pas une ligne pour dénoncer des crédits revolving à 19,95% — alors que les organismes qui les proposent empruntent leur argent à seulement 1,25% — avec des formules de remboursement à mensualités dégressives dans le temps qui retardent de manière démesurée le moment où la dette est définitivement éteinte. Le but de ce genre de crédit étant que le consommateur à faibles revenus ne s’en sorte jamais complètement.

Dans le cas de ces prêts consentis à des personnes qui sont prises à la gorge, des taux à 20% entraînent des coûts qui sont de l’ordre de 200 euros au mille — et même bien davantage par le jeu de l’étirement des délais de remboursement. Les organismes de crédit doivent se réjouir du tapage autour de la baisse — quasi indolore puisque le rendement demeurera positif — du Livret A. Cela évite que la presse ne s’empare de la question des coûts exorbitants du crédit à la consommation ou de la non-répercussion de la baisse du loyer de l’argent aux prêts immobiliers, qui dure depuis plus de 18 mois.

En déplacement à Marseille vendredi et samedi derniers où j’animais certains débats ayant comme thématique "Les moyens à mettre en oeuvre pour adapter son épargne en période de crise" ou "Comment gérer des marchés financiers plus volatils ?", j’ai pu sonder en temps réel, et observer en grandeur nature, la frilosité qui s’est instaurée parmi les investisseurs alors même que les cours de la bourse viennent de rebondir de 20% en quatre semaines — certains participants l’ignoraient.

** Vendredi, j’ai eu l’occasion d’assister en direct à la publication des chiffres du chômage aux Etats-Unis pour le mois de mars. J’ai indiqué quelques minutes avant la parution des statistiques officielles que si plus de 700 000 emplois étaient détruits, les indices boursiers rechuteraient mais qu’en deçà de 660 000, Paris, Londres et Wall Street se remettraient à grimper.

Le score s’est établi à 663 000 et le taux de chômage à 8,5%… et le CAC 40 a bondi de 20 points en quelques secondes — j’avais produit mon petit effet ! — pour afficher 0,85% de hausse tandis que les futures du Dow Jones s’envolaient de 50 points.

La suite des événements fut moins souriante : le CAC 40 a repiqué du nez de 0,5% en quelques minutes puis de 1,1% en clôture. En effet, un taux de chômage passant de 6% à 8,5% en six mois, ce n’est guère glorieux. La barre des 10% pourrait donc être atteinte dès le milieu du second semestre 2009 et non à la fin comme les marchés l’anticipaient initialement.

En dehors de l’éducation et de la santé (postes fonctionnarisés), pas un seul secteur économique n’a créé le moindre emploi et les destructions dans le secteur privé ont bel et bien dépassé les 700 000 comme l’avait prédit l’institut ADP.

** Le chiffre brut de l’emploi — qui sera peut-être, et comme souvent, fortement révisé à la hausse le mois prochain — a donc agi sur le sentiment général à la façon du dossier Livret A. Il a détourné l’attention des marchés de l’essentiel, c’est-à-dire des signaux de poursuite de la dégradation des conditions économique globales, aussi bien pour les agents économiques institutionnels que pour les particuliers.

Prenez par exemple l’activité dans le secteur des services. Le rythme de la contraction s’est de nouveau accéléré aux Etats-Unis le mois dernier selon l’indice ISM des directeurs d’achat publié vendredi. L’indicateur s’est établi à 40,8 contre 41,6 en février et 42,9 en janvier, déjouant le pronostic d’une légère remontée vers 42,2 en mars.

Vous objecterez que les commandes à l’industrie ont rebondi de 1,8% en février, un rebond supérieur à celui anticipé par les analystes. Oui, mais le nombre de jours travaillé était maximal pour un mois de 28 jours — 24 heures d’activité en plus qu’en janvier, cela représente bien plus que 1,8% de chiffre d’affaires — et les chiffres du mois précédent ont fortement été revus à la baisse.

C’est donc l’histoire du verre à moitié vide ou à moitié plein. Pas d’amélioration véritable du point de vue le plus cartésien, mais une tendance à la non-dégradation de l’activité industrielle et immobilière qui induit peut-être qu’un point bas de l’activité a effectivement été atteint au mois de janvier. Nous rappelons en outre que les conditions météorologiques avaient été particulièrement défavorables, amplifiant le sentiment de récession et de froideur du climat… économique et boursier.

** La semaine qui débute sera marquée par la publication des premiers trimestriels de l’exercice 2009. Nous ne serions pas étonnés que l’annonce de la mise en faillite de General Motors et le fractionnement du groupe entre "bonnes" et "mauvaises" marques (Hummer, Pontiac, Saturn…) surviennent au cours des jours prochains, une fois achevé le passage en revue des principaux créanciers. Ceux-ci n’ont guère d’autre choix que d’accepter une conversion des dettes qu’ils détiennent en actions à émettre, ce qui diluera d’autant les actuels détenteurs de titres GM.

Mais au-delà du mécano capitalistico-judiciaire, la saignée en matière d’emploi sera impressionnante. Le dernier plan présenté — et rejeté parce que jugé insuffisamment efficace — prévoyait la suppression de 47 000 emplois dans le monde — soit un cinquième de son personnel –, dont 26 000 à l’extérieur des Etats-Unis.

Le principe de la destruction créatrice de Schumpeter sera de nouveau confirmé : destruction massive d’emplois salariés (trop payés ?) et création symétrique de chômeurs faiblement indemnisés.

Philippe Béchade,
Paris

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