La Chronique Agora

Comptes et mécomptes des mille et une banques

** Hier, Barack Obama pressait une nouvelle fois les sénateurs américains de voter immédiatement l’adoption du plan de relance économique discuté depuis plusieurs semaines au Congrès. Son coût total a été ramené à 780 milliards de dollars alors que la Chambre des représentants a déjà approuvé un montant de 819 milliards de dollars.

Wall Street se préoccupe peu de savoir si les chômeurs seront mieux indemnisés… ou si les écoles américaines seront mieux isolées l’hiver ou mieux climatisées l’été. Les opérateurs ont placé leurs espoirs dans la création d’une bad bank qui récupèrerait les créances non-négociables des banques privées, ce qui pourrait enfin débloquer le marché du crédit.

Mais par quel miracle le TARP 2 parviendrait-il à fixer le juste prix d’actifs pour lesquels il n’existe plus aucun marché et aucun modèle de valorisation ?

Comment trouver le bon compromis entre la tentation de redonner une marge de manoeuvre aux banques et l’impératif de ne pas escroquer le contribuable américain ?

** Qui pourra nous expliquer quel est l’avantage d’adopter une solution consistant à offrir l’argent des contribuables aux banques au prétexte de les sauver — sans aucune assurance de retour à une meilleure fortune et sans exercer le moindre contrôle sur l’usage qu’elles comptent en faire — par rapport à une nationalisation pure et simple du secteur bancaire ?

Le second terme de l’alternative présente l’avantage de placer les gouvernements aux commandes de l’appareil de distribution du crédit et d’irriguer le système productif (au détriment de la spéculation). La manoeuvre équivaudrait cependant à la mise en application des préceptes fondateurs du communisme, ce qui est totalement inacceptable aux yeux des parlementaires américains.

Le souci de sauver les apparences libérales aux Etats-Unis devrait donc l’emporter sur le souci de l’efficacité — d’où le choix de créer une structure de défaisance qui ne constitue qu’une refonte du plan Paulson initial, et replace le législateur devant les mêmes écueils.

Les parlementaires pousseraient même jusqu’à proposer un mécanisme incitant des investisseurs privés à reprendre des paquets de créances pourries — moyennant une incitation fiscale d’inspiration toute républicaine.

Nous vous proposons donc, chers lecteurs, un large éventail de créances en putréfaction, de futurs emprunts russes en puissance mais avec des noms bien américains. Par ordre chronologique — et de non-remboursement de votre mise –, vous pourrez porter votre choix sur New Century Financial, First Heritage, Indy Mac, Washington Mutual, Ambac Financial, MBIA, Lehman Brothers, Wachovia ou sur les deux douzaines de banques locales ou régionales ayant fait faillite en 2008.

En 2009, la liste des victimes vient de s’enrichir de nouveaux noms exotiques tels que la MagnetBank (sa chute aura beaucoup tardé, elle semblait imminente depuis avril 2008), la Crofton Suburban Federal Savings Bank (il fallait des cartes de visite à rallonge pour ses employés), l’Ocala National Bank (Floride) ainsi que six autres de moindre importance — dont trois en Californie, un des états les plus frappés par la crise des crédits immobiliers à risque. Ces nouvelles victimes portent maintenant à neuf le nombre de faillites bancaires pour le seul mois de janvier.

** Notre favorite demeure tout de même New Century Financial… pour des raisons historiques ! C’est un peu comme Loft Story : le souvenir du premier opus de la série demeure insurpassable.

En ce qui nous concerne, sa valeur symbolique est inestimable puisqu’elle matérialisa l’éclatement de la bulle des crédits subprimes au coeur même de l’épicentre californien.

Certes, nous ne fêterons le deuxième anniversaire de la faillite officielle que le 27 février prochain, mais les responsables de la banque savaient dès fin janvier que la proue de leur Titanic financier avait entamé le début de son existence sous-marine — et que le reste du navire allait connaître le même sort.

C’est donc le 10 février 2007 qu’il aurait fallu oeuvrer à la création du premier TARP. Deux ans plus tard, en effet, la barre des 3 000 milliards de dollars de pertes a été allègrement franchie. Les fonds propres des banques survivantes représentent à peine la moitié de ce total — et en y ajoutant ceux de la Fed, le compte n’y est toujours pas. Il manque encore 500 milliards de dollars, ou 10 Madoff… afin de vous rendre la somme plus concrète.

** Nous pouvons comprendre que Wall Street n’ait pas souhaité aller plus loin lundi soir. La Bourse américaine a clôturé à l’équilibre et retient désormais son souffle, dans l’espoir que Timothy Geithner présente un plan de sauvetage qui "fasse sens".

Nous vous livrons une réflexion d’Indra Nooyi, CEO de Pepsico depuis août 2006 (une femme PDG, d’origine indienne, ayant fait ses études à Madras et Calcutta, non point à Yale ou Harvard… si, si, cela existe !) : "l’important, ce n’est pas le montant du plan de relance ou du TARP — je suis peu qualifiée pour en évaluer a priori l’efficacité — mais les personnes qui vont en assurer la gestion. Il faut espérer que ces projets sont confiés à des personnes ayant du bon sens et qu’ils vont dans la bonne direction".

** Nous avons tellement évoqué l’effondrement des banques américaines dans les précédents paragraphes qu’il aurait été totalement injuste de ne pas vous faire profiter des dernière réflexions de l’homme clé… euh non, pardon, de "l’homme bulle" au sujet de la plus grave crise économique et financière survenue depuis ces 80 dernières années.

Alan Greenspan — qui compte désormais 83 printemps — déclare qu’il avait effectivement identifié quelques dérives dans un compartiment bien spécifique et minoritaire du secteur du crédit (les subprimes) ce qui ne l’avait pas alarmé outre mesure.

Il affirme maintenant qu’il avait également bien conscience de la formation d’une bulle immobilière aux Etats-Unis. Il a ajouté que ni lui ni la Fed ne pouvaient l’empêcher de gonfler compte tenu de l’intégration mondiale du marché des capitaux qui permet à n’importe quel investisseur international de souscrire aux émissions obligataires d’entreprises privées américaines… eussent-elles prêté à une clientèle notoirement insolvable. En effet, comme nous le rappelle inlassablement Bill Bonner, dans un système libéral, chacun est libre de se délester de son argent comme bon lui semble.

Le choix serait aujourd’hui des plus vastes puisque, selon les dernières données dont dispose la FDIC (Federal Deposit Insurance Corp.), pas moins de 1 000 banques américaines, soit une sur huit, seraient menacées de faire faillite sous trois à cinq ans en cas de poursuite de la déconfiture du marché immobilier.

** Rappelons que lors de la crise des Caisses d’Epargne de 1988 à 1990, ce sont au total 1 386 établissements de crédit qui avaient déposé le bilan. Elles menaçaient d’entraîner dans leur sillage les plus grandes banques d’affaire de Wall Street, elles mêmes mises à mal par la crise mexicaine.

Le baril avait tant chuté que nombre de compagnies pétrolières se retrouvaient aussi insolvables qu’un couple de chômeurs de la région de Detroit. Un an plus tard, Saddam Hussein envahissait le Koweït, le prix de l’or noir s’envolait, les compagnies mexicaines, mais également nombre de majors texanes redevinrent prospères (ainsi que Boeing et Lockheed) et remboursèrent leurs créanciers rubis sur l’ongle.

Le système bancaire américain avait eu très chaud deux ans seulement après le krach de 1987 et la multiplication des scandales concernant la spéculation sur les junk bonds… Des subprimes avant l’heure en quelque sorte.

Il ne vous aura pas échappé qu’au plus fort de cette crise, Alan "Bulles" Greenspan était déjà à la manoeuvre à la tête la Fed, et qu’il l’était toujours huit ans plus tard lorsque LTCM failli mettre à terre la finance mondiale. C’est pourquoi nous avons beaucoup de mal à croire à son "erreur d’évaluation" concernant la dangerosité des dérivés de crédit, des actifs à risque et des effets de levier.

Philippe Béchade,
Paris

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