Records boursiers, optimisme présidentiel et frénésie des investisseurs particuliers : tout semble indiquer une économie florissante. Pourtant, les révisions massives des chiffres de l’emploi racontent une autre histoire. Une histoire où les modèles statistiques ont peut-être entretenu une fiction dont les marchés pourraient bientôt payer le prix.
Je n’ai jamais observé de tels « scores » en plus de 40 ans de carrière !
Les investisseurs particuliers ont acheté pour 48 milliards de dollars d’actions en seulement trois semaines – un record stratosphérique. Il s’agit de la plus grande frénésie d’achats au détail jamais enregistrée, qui relègue à des années-lumière les achats d’avant le krach de 2022 (33 Mds$).
Mais attendez, ce n’est pas tout !
Les actions représentent désormais 49 % des actifs financiers des ménages, contre 45 % en début d’année, et c’était déjà un record puisque le précédent remontait 25 ans en arrière : 40 % au pic de la bulle Internet… et cela n’avait duré que le temps d’un ultime pic haussier au mois de mars.
Comment les investisseurs particuliers peuvent-ils faire preuve d’autant de confiance ?
Déjà neuf mois de hausse consécutive, et le momentum ne semble pas amorcer le moindre retournement. Le « buy the dips » fonctionne, c’est incontestable… et ceux qui jouent la prudence s’en mordent les doigts à chaque fois.
Et il y a l’optimisme de la Maison-Blanche, avec Kevin Hasset qui anticipe 5 % de croissance d’ici fin 2026, et puis il y a Donald Trump qui en rajoute après la publication des chiffres de l’emploi ce mercredi 11 février : « CE SONT D’EXCELLENTS CHIFFRES DE L’EMPLOI, BIEN SUPÉRIEURS AUX PRÉVISIONS ! » (En lettres capitales dans son message sur Truth Social.) « Nous sommes à nouveau le pays le plus puissant du monde, et devrions donc bénéficier du TAUX D’INTÉRÊT le plus bas, et de loin. »
Mais qui peut y croire ?
Apparemment pas mal de monde, puisque le Dow Jones a battu trois records consécutifs, a bien failli en battre un quatrième après la publication du Non-Farm Payroll (NFP), avec une culmination à 50 500 points… et le S&P 500 a inscrit, ce même 11 février, rien moins que son second meilleur score intraday de l’Histoire à 6 993,5 points.
Mais les chiffres de l’emploi publiés par le Bureau des statistiques du travail auraient dû déclencher une panoplie de voyants rouges conjoncturels. Deux fois plus d’emplois que prévu au mois de janvier (130 000 au lieu de 65 000), mais plus d’un million d’emplois effacés en 2025 comme s’ils n’avaient jamais existé.
Le BLS (Bureau of Labor Statistics) a revu sa méthodologie en matière d’impact de la démographie US sur l’emploi (notamment le ratio retraites/population active), et cela aboutit à une révision drastique de -1,03 million d’emplois – pour être précis – en 2025, auxquels s’ajoutent -818 000 en 2024 et -306 000 en 2023.
Cela représente plus de 2,1 millions d’emplois fantômes qui ont pourtant entretenu l’optimisme de Wall Street durant trois ans, et ce montant équivaut aux pertes constatées après le chaos de 2008.
La dure réalité, c’est qu’au fil des ans, le BLS a accumulé les « biais » faussant la réalité : estimations basées sur des enquêtes, modélisation des naissances et des décès fondée sur des « modèles » plus que sur des données concrètes, ajustements saisonniers (les fameux « CVS »), sans oublier des hypothèses par défaut dues aux réponses tardives des employeurs, ce qui débouche sur un mode de photographie du marché du travail structurellement dysfonctionnel.
Le travail à la journée, le cumul de mini-jobs (non distincts d’un plein temps, mais comptés comme tels), les flux migratoires, le télétravail et la volatilité des effectifs des petites entreprises (qui embauchent des extras) faussent tous les calculs, ce qui explique que les chiffres globaux soient gonflés au départ, puis corrigés par la suite.
Lorsque des données positives sur l’emploi sont publiées, les politiciens s’empressent de s’en attribuer le mérite (comme Donald Trump ce 11 février).
Wall Street gobe l’histoire, et le rétablissement de la vérité figure ensuite sous forme d’entrefilets en bas des pages économiques des mois plus tard.
Cela ne signifie pas que la photo du marché du travail est délibérément truquée, mais elle est systématiquement retouchée… et la version exposée initialement a eu pour effet indéniable de contenter la Maison-Blanche et de rassurer les marchés.
Les investisseurs ont pris, mois après mois, des décisions sur la base de chiffres qui constituaient une « fiction statistique ».
Même la Fed a validé le narratif : « Le marché du travail est dynamique – l’économie est résiliente », ce qui l’a conduite à retarder l’entame du cycle de baisse de taux à l’automne 2025.
Mais si plus de 2,1 millions d’emplois annoncés officiellement n’ont pas été créés en trois ans, cela signifie que la croissance a été plus faible que prévu.
Il conviendrait alors de s’interroger sur la réalité d’un PIB américain à +4,4 % au troisième trimestre 2025.
Un PIB à plus de 4 % ne crée pas 15 000 emplois par mois dans un pays de 340 millions d’habitants ; les « Job Openings » (offres de « nouveaux jobs ») ne chutent pas de 1,3 million au cours des 12 derniers mois, pas davantage avec une croissance à 3 %.
D’où sort ce PIB à +4,4 % ? Quelles sont ces « exportations » US qui ont dopé le chiffre officiel ? Wall Street ne ferait-elle pas preuve d’une grande naïveté ?
Les investisseurs semblent étrangement peu nombreux à se demander si leurs hypothèses de croissance et de consommation pour les 6, 9, 12 mois suivants ne reposaient pas sur du vent.
Ou plutôt, n’est-ce pas une chance que les investisseurs particuliers « y croient » — avec la complicité des médias et de la Maison-Blanche — quand les initiés multiplient les ventes au zénith historique ?
À partir de quel moment les derniers entrants en Bourse vont-ils réaliser que les données économiques qui ont sous-tendu le rallye haussier des neuf derniers mois ont cessé d’être fiables ?
Ouvrir les yeux, ce serait aussi reconnaître que les dés sont pipés : personne ne quitte de gaieté de cœur le casino en laissant pas mal de jetons sur le tapis plutôt que de tout perdre !
Mais quand l’illusion se dissipe, que la réalité pulvérise soudain le narratif, alors les marchés réagissent, souvent de manière excessive.
Comme lorsqu’une entreprise entretient l’illusion de profits paraboliques auprès des analystes, mais émet soudain un profit warning suite à des « anomalies comptables » ayant conduit à surestimer le chiffre d’affaires et les marges.
Il ne faut pas succomber à une hystérie complotiste concernant les chiffres du BLS, mais « l’opération transparence » dont Wall Street a pris connaissance le 11 février démontre une troublante lenteur à reconnaître l’obsolescence de ses modèles durant des années.
Mais même si les opérateurs les plus vigilants se sont posé la question ces derniers mois, la marée des flux de liquidités n’a cessé de soulever les marchés d’actions, les cryptos, les matières premières : dans ces conditions, ne pas surfer sur la vague, voir ses concurrents prendre une avance irrattrapable en termes de performance, cela devient vite intenable.
Même à contrecœur et en se faisant violence… pas d’autre choix que de « payer le marché ».
Wall Street, la Fed et les investisseurs ont pris des décisions sur la base de chiffres qui n’avaient pas d’existence réelle, et les initiés étaient obligés de faire semblant, au risque d’inquiéter leurs clients qui, eux, ne se posaient pas de question (« je vous sens dubitatif, mais vous n’allez pas nous faire rater la hausse tout de même ? »).
Le piège est peut-être sur le point de se refermer sur eux : ils sont traditionnellement l’exit liquidity des initiés et, au vu des chiffres cités dès le premier paragraphe de cette chronique, ils font un vrai « all-in » à Wall Street.
Ce genre de quitte ou double se termine toujours très mal pour ceux qui n’ont pas un carré d’as en main, car, par définition, dans un « all-in », vous n’avez plus un jeton en réserve.
Si le marché bascule, qui viendra racheter dans la baisse ?
Certainement pas ceux qui savent que les cours se sont envolés sur la base de fausses hypothèses !
