La Chronique Agora

Bourse : la grande illusion de richesse

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Magician hand with magic wand and hat

Wall Street enchaîne les records et les bénéfices des entreprises s’envolent. Pourtant, les consommateurs sont à bout de souffle. Derrière cette prospérité apparente, une question se pose : l’économie crée-t-elle encore de vraies richesses, ou se contente-t-elle de faire circuler de l’argent emprunté ?

C’est le troisième jour de tempête ici en Irlande.

Soufflez, vents déchaînés ! Grondez, tonnerres !

La pluie arrive de l’Atlantique presque à l’horizontale. La brume enveloppe tout. Les arbres ploient sous les rafales, y compris deux ou trois que nous venons de planter. Il faudra leur installer des tuteurs et les attacher solidement, leur lancer une bouée de sauvetage, comme à des marins pris dans un grain.

Cette atmosphère sombre a quelque chose de délicieusement agréable.

En temps normal, nous sortons quelques heures l’après-midi pour pratiquer ce que les médecins appellent de « l’exercice physique » et nos amis ouvriers, du « travail ».

Nous construisons actuellement les fondations en pierre d’une serre, en récupérant les matériaux d’une ancienne ferme en ruine et les fenêtres en PVC de maisons récemment rénovées.

La seule dépense importante concerne le toit. Nous aurions pu utiliser des plaques de polycarbonate, moins chères et plus faciles à installer. Mais le double vitrage sera plus élégant et durera probablement plus longtemps que nous ne serons là pour en profiter.

Les travaux de maçonnerie ont donc dû attendre.

Hier, nous avons passé la journée au coin du feu, à siroter des tasses de thé tout en admirant la pluie qui fouettait les vitres et les cimes des arbres qui se déhanchaient comme des danseuses.

Cela nous a laissé le temps de réfléchir. Une activité dangereuse, quel que soit le temps.

Plus précisément, nous nous demandions dans quelle mesure le faux dollar, né en 1971, avait fini par fausser toute l’économie… et combien il était devenu difficile d’y comprendre quoi que ce soit.

Chaque chiffre d’affaires semble porter une fausse moustache. Chaque bénéfice se présente sous un nom d’emprunt. Et même les tendances les plus simples, les plus évidentes, semblent être des contrefaçons.

Comme nous allons le voir, l’inflation elle-même n’est pas ce qu’elle prétend être. Aussi artificielle que nos fenêtres en PVC, elle peut rendre service, mais elle n’a rien d’authentique.

Des milliers de milliards de dollars de richesse… vraiment ?

Commençons par une nouvelle réjouissante, rapportée par Charlie Bilello :

« Les Américains détiennent désormais plus de 60 000 milliards de dollars en actions et en fonds communs de placement, soit plus de trois fois plus qu’il y a dix ans. »

Et voici une autre bonne nouvelle, relayée par Chosun LBO :

« Selon le Wall Street Journal, qui cite les données du cabinet d’information financière FactSet en date du 24 octobre, les bénéfices nets des entreprises du S&P 500 devraient progresser d’environ 30 % au troisième trimestre, par rapport à la même période de l’année précédente.

Cette estimation combine les résultats effectivement publiés par certaines entreprises et les prévisions concernant celles qui doivent encore annoncer leurs chiffres.

Les excellentes performances de NVIDIA et de Micron s’expliquent par l’explosion de la demande de semi-conducteurs destinés à l’intelligence artificielle, notamment les puces mémoire. Les fournisseurs ont pu augmenter leurs prix de manière significative, ce qui a fortement gonflé leurs bénéfices. »

Voyons voir…

Le chiffre d’affaires d’un menuisier peut augmenter lorsqu’un plombier lui commande un nouvel établi. Les revenus du plombier peuvent à leur tour progresser lorsque le boucher lui demande d’installer un nouvel évier. Et le boucher… enfin, vous voyez où nous voulons en venir.

Les entreprises peuvent accroître leurs ventes et leurs bénéfices en fournissant à d’autres entreprises de nouveaux équipements, des outils ou des installations.

L’argent circule ainsi de l’une à l’autre, comme dans un village de blanchisseuses qui passeraient leur temps à laver mutuellement leur linge.

Mais, au bout du compte, il faut bien que quelqu’un achète les produits et les services destinés à la consommation finale. Les entreprises ne peuvent pas se contenter de vendre indéfiniment à d’autres producteurs.

Les sommes qu’elles dépensent entre elles pour acquérir des machines, construire des usines ou moderniser leurs équipements font simplement partie du coût global de l’activité économique. Elles peuvent se facturer mutuellement toutes sortes de dépenses, mais ces investissements doivent, tôt ou tard, être justifiés par les bénéfices réalisés grâce aux ventes aux consommateurs.

Vous construisez une nouvelle concession automobile ? Il va falloir vendre des voitures ! Bien sûr, vous pouvez toujours en écouler toute une flotte auprès d’une entreprise de livraison voisine. Mais, là encore, ce sont finalement les consommateurs qui devront payer pour les services de cette entreprise.

Ah ! Si seulement les ménages disposaient de comptes aussi extensibles que ceux du gouvernement fédéral américain !

Malheureusement, leur argent et leur pouvoir d’achat ne sont pas illimités.

Et ils semblent déjà avoir atteint leurs limites.

Charlie Bilello poursuit :

« Le salaire horaire réel moyen recule désormais sur un an depuis six mois consécutifs. Il a diminué de 0,7 % au cours des douze derniers mois.

Le marché boursier a beau évoluer près de ses records historiques, cela ne signifie pas que tout le monde profite de la même manière de cette prospérité.

En 2025, près d’une famille américaine sur cinq a pris du retard dans le remboursement de ses dettes, une proportion qui n’avait plus été atteinte depuis 2010. »

Et rien ne laisse penser que les consommateurs disposeront de davantage d’argent dans un avenir proche.

Le Committee for a Responsible Federal Budget (CRFB), un organisme indépendant spécialisé dans les finances publiques américaines, vient d’ailleurs de lancer un avertissement :

« Le système de retraite américain est à moins de six ans de l’insolvabilité.

Selon le compte à rebours établi par le CRFB, le fonds fiduciaire chargé de financer les pensions de retraite de la Social Security sera épuisé dans moins de six ans.

Sans intervention des responsables politiques, les bénéficiaires subiront une réduction brutale de 22 % de leurs pensions lorsque les réserves du fonds seront épuisées, à la fin de l’année 2032.

À cette date, les Américains qui ont aujourd’hui 61 ans atteindront l’âge légal de départ à la retraite à taux plein, tandis que les plus jeunes retraités actuels auront 68 ans. »

Quand les entreprises s’enrichissent entre elles

Si les consommateurs ne peuvent pas augmenter sensiblement leurs dépenses, une entreprise ne peut accroître ses ventes et ses bénéfices qu’en prenant des parts de marché à ses concurrentes.

Certaines gagnent. D’autres perdent.

Mais, dans cette logique, le montant total des bénéfices ne peut pas augmenter indéfiniment.

D’où viendrait l’argent supplémentaire ?

Prenons l’exemple du transport routier.

Les États-Unis comptent environ 3,5 millions de chauffeurs routiers, qui gagnent chacun quelque 51 000 dollars par an.

Et voilà que l’intelligence artificielle arrive, avec ses camions autonomes.

Les chauffeurs se retrouvent sur le carreau.

Une mauvaise nouvelle ? Pas du tout. C’est même une excellente nouvelle ! Les entreprises de transport vont réaliser des économies considérables. Les consommateurs profiteront eux aussi de la baisse des coûts d’expédition, qui finira par se traduire par des prix plus bas dans les magasins. Les transporteurs seront plus riches. Les consommateurs également, puisqu’ils pourront acheter davantage de produits à moindre coût.

Mais regardons ce qui se passe ensuite.

Les coûts des entreprises de transport diminuent. Pour attirer de nouveaux clients, elles se livrent concurrence en abaissant leurs tarifs. Et leurs marges bénéficiaires finissent rapidement par retrouver leur niveau initial.

Nous serions donc tous plus riches, n’est-ce pas ? Mais si tout le monde s’enrichit, plus personne n’est vraiment riche par rapport aux autres.

Car la richesse qui fait rêver – celle dont tout le monde se soucie – c’est celle que l’on peut exhiber.

À bien des égards, nous sommes aujourd’hui tous plus riches que Louis XIV. Et pourtant, personne ne bombe le torse en marchant dans la rue, fier de posséder davantage de confort et de commodités que le Roi-Soleil.

Les gains de productivité améliorent le niveau de vie de tout le monde. Ils ne permettent pas à tout le monde de figurer au classement des grandes fortunes de Forbes.

Une richesse qui n’existe que sur le papier ?

Revenons maintenant à nos gros titres.

Les investisseurs américains possèdent désormais 60 000 milliards de dollars d’actions et de fonds, soit trois fois plus qu’en 2016.

Mais possèdent-ils réellement davantage de richesses ? Ou s’agit-il d’un nouveau tour de passe-passe ?

En 2016, le Dow Jones évoluait autour de 19 000 points, tandis que le PIB américain atteignait environ 19 000 milliards de dollars.

En faisant abstraction des zéros, une unité de l’indice boursier correspondait donc à peu près à une unité de production économique.

Aujourd’hui, le Dow Jones se situe autour de 52 000 points, pour un PIB d’environ 32 000 milliards de dollars.

Les investisseurs pensent être plus riches.

Mais désormais, pour chaque unité de production réelle, la Bourse affiche une valorisation d’environ 1,6 unité.

Autrement dit, une unité de richesse effectivement produite… et six dixièmes d’une richesse supplémentaire qui, elle, n’est jamais produite.

Une sorte de PIB fantôme, dont personne ne profite réellement.

Et voilà maintenant que l’on nous annonce que les entreprises à l’origine de ce PIB fantôme augmentent leurs bénéfices au rythme spectaculaire de 30 % par an.

Mais comment les bénéfices pourraient-ils progresser six fois plus vite que le PIB, dans une économie qui avance péniblement à un rythme nominal de 5 %, tout en croulant sous plus de 100 000 milliards de dollars de dettes publiques et privées ?

D’où vient tout cet argent ?

Les consommateurs sont déjà à bout de ressources.

Ces « bénéfices » doivent donc provenir d’autres entreprises, qui empruntent et dépensent à leur tour dans l’espoir de réaliser des ventes futures.

Mais à qui comptent-elles vendre ?

Aux chauffeurs routiers qui viennent de perdre leur emploi ?

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